samedi 30 avril 2011

"Chevalier de l'ordre du mérite" de Sylvie Testud - Editions Fayard



Mais quelle mouche a donc bien pu piquer Sylvie Testud ? Celle du sommeil ? Celle de l'ennui ? Les deux ? Avec trois livres au compteur ("Il n'y a pas beaucoup d'étoiles ce soir", "Le ciel t'aidera", "Gamines"), l'actrice avait jusqu'alors raconté (un peu) des pans de sa vie, exploité ses peurs de jeune comédienne, ses angoisses de la vie, ses manques familiaux d'une plume futée, vive et plutôt drôle... Avec "Chevalier de l'ordre du mérite", elle se lance dans le roman en faisant cette fois seulement confiance à son imagination. Et patatras !

Tout sonne faux dans l'histoire de cette femme Wonder Woman qui veut tout bien faire en toute circonstance. Tout résonne toc dans ses relations avec son mec un peu trop mec. Avalanches de clichés lorsqu'il s'agit du monde du travail dans lequel évolue cette héroïne transparente, monomaniaque et chiante à mourir. Plus d'une fois ce livre aurait pu me tomber des mains. Plus d'une fois, je grognais dans mon coin de voir errer tristement Dame Testud dans son histoire de rien aux recoins du vide sidéral, à s'empêtrer dans des comportements et des dialogues tellement à côté de la plaque.

On voudrait comprendre, s'intéresser à son sujet. Mais peine perdue. On s'emmerde dans les méandres du nombril d'un personnage principal. On assiste à de piteuses scènes (le recrutement d'une femme de ménage, l'organisation d'une opération événementielle...). Rien ne colle dans ce livre. "Chevalier de l'ordre du mérite" ? Oui, beaucoup de mérite à finir ce livre...

lundi 18 avril 2011

"Le démon dans ma peau" de Jim Thompson - Folio Policier


Lou Ford, shérif adjoint de son état n'a rien à craindre. Personne ne soupçonnerait même qu'il puisse être violent, menteur, manipulateur et meurtrier. Sous ses airs de rien, il trimballe sa carcasse de flic dans un fond de paix royale du côté de Central City. Forcément, au bout d'un moment, il faut que ça déconne... Jim Thompson s'est mis dans les pas de Lou Ford et devient "je". C'est Lou malade qui raconte, à sa façon : premier degré, sans recul, avec la simplicité du gars en pleine impunité, un peu beaucoup benêt conscient de ce qu'il fait mais pas de la portée de ses actes, inéluctables. Parce qu'il peut tout justifier avec son enfance sous la pression d'un père considéré comme parfait par la communauté, ou avec le fantôme d'un frère assassiné. Par qui ? Plus que charmeur, Lou endort ses adversaires potentiels, sa belle gueule lui va comme un gant pour céder ensuite à sa violence intérieure contre laquelle il n'a pas la moindre envie de lutter pour qu'elle s'exprime sur les corps des autres. C'est comme ça, il n'y peut rien.


Jim Thompson excelle dans ce portrait d'un personnage creux comme un écho, sans aspérité, sans relief et banal comme une cigarette qui se consume, et qui cède à ses démons. Alors dans cette chasse qui s'ouvre contre lui, Lou pavoise, se pense intouchable avant de prendre vaguement conscience que l'étau se refermera irrémédiablement. Dans ce vide, dans ces assassinats, dans ces mensonges-là, on s'ennuie certes pas mal, mais la frayeur rentrée que dégage ce personnage de flic psychopathe porte le lecteur dans une boue friable de la folie. "Le démon dans la peau" colle aux doigts dans la chaleur suffocante du Texas. Dans ce périple autodestructeur, Jim Thompson n'est pas un juge de l'aveuglement, il suit consciencieusement Lou Ford conservant son sourire en coin niaiseux, vers son abîme... Il y a dans ce livre la torpeur de l'inconnu qui bouscule et martyrise les convenances, mais il y aussi ce désordre maladif des hommes contre lequel le commun des mortels ne peut rien. C'est effrayant. Fascinant.


Le livre a fait l'objet d'une adaptation cinématographique en 2010 (que je n'ai pas vue) sous le titre original du livre : "The killer inside me". Réalisé par Michael Winterbottom, le film met en scène Casey Affleck dans le rôle-titre. On retrouve également au casting Jessica Alba et Kate Hudson. La bande-annonce, .

lundi 4 avril 2011

"Invisible" de Paul Auster - Editions Actes Sud


La dernière fois que j'ai lu des livres de Paul Auster, c'était pour apprécier sa trilogie new yorkaise. Depuis, plus rien. Autant dire des lustres... Et pourtant, avec la lecture de "Invisible" il y a de quoi rester scotché. L'auteur y déroule son implacable scénario avec une maîtrise toute mathématique, brillante et passionnante. Adam Walker est son héros. Un héros dont on suivra la biographie de ce jour de 1967 où l'histoire débute jusqu'à sa disparition. Mais tout n'est pas si simple pour un Paul Auster qui a choisi de faire le livre du livre qui s'écrit sous nos yeux.


Adam est un jeune homme intelligent, pas forcément sociable. Etudiant. Et ce soir-là, il va faire la rencontre d'un mystérieux couple qui fera totalement basculer sa vie pendant 30 ans : Rudolf Born, homme volubile et charismatique, et la discrète (et française) Margot. En trois parties clairement distinctes, Auster brode à sa façon le roman d'une vie qui débute au printemps par un "je", se poursuit en été par un "il" et s'achève en automne par la plume d'un écrivain ami d'Adam. Exercice de style s'il en est, l'auteur nous balade alors dans l'histoire d'un homme malade au crépuscule de sa vie, dans ses secrets les plus intimes, dans sa jeunesse, dans ses mensonges, dans ses non-dits, dans ses voyages parisiens, dans ses doutes et dans ses quelques vérités... Mais réalité ou fiction ? Le lecteur navigue à vue, se faisant ballotter avec un certain plaisir par l'autobiographie d'un personnage qui nous a peut-être manipulés. Les doutes subsistent, les incertitudes rendent le lecteur bancal, pris entre l'envie de croire et la résignation d'avoir été mené en bateau.


Alors même si Auster ne dénoue pas tous les noeuds de ses histoires qui est une, au final, on reste subjugué par le défi littéraire qu'il nous oppose. On peut toutefois s'étonner dans les toutes dernières pages d'une explication tout à fait anecdotique par rapport à tous ces mystères qui planent. Il n'en reste pas moins que ce périple est une épopée d'Homme avec toute la complexité d'une vie. Et c'est passionnant.

lundi 21 mars 2011

"Taxi, take off & landing" de Sébastien Gendron - Editions Baleine




Il y en a quelques uns comme ça. Ces auteurs dont j'ai l'impression d'être l'un des découvreurs, faisant de la retape à qui veut bien (ou pas) l'entendre. J'adore la plume de Sébastien Gendron. Narquoise et ironique, elle trimballe l'humour et la phrase ciselée en étendard, oubliant fort heureusement un trop grand sérieux sur des étagères poussiéreuses. Après "Le Tri sélectif des ordures" dont j'avais déjà dit tout le bien que j'en pensais ici, voilà son nouveau caillou dans la chaussure, finement barré.

Hector a l'habit et l'apparence d'un vague cousin, transparent comme l'eau clair, il attend sa correspondance dans le salon VIP d'un aéroport. Rêvassant à son insignifiance et s'adonnant à ses fantasmes tendance érotico-dentelles, il est abordé par une bombasse qui lui annonce leur prochain mariage. Le hic, c'est que justement il doit prochainement se marier, mais pas avec elle. Qu'à cela ne tienne, le héros malgré lui opte sans trop comprendre ce qui lui arrive pour cette inconnue au physique plus qu'avantageux. Il suit cette femme "prodigieusement décolletée, outrageusement culottée, pornographiquement roulée". Le délire peut commencer.

Sébastien Gendron est alors sans gêne. Se foutant de la vraisemblance du récit comme d'une musique d'ascenseur, il mène son Hector dans des aventures qui le dépassent d'un univers ou deux. Froussard, sans génie particulier et d'une normalité crasse, ce "héros" tout droit venu de son placard, tente de démêler comme il peut des embrouilles aériennes, balnéaires, maritimes et familiales... A subir sans céder véritablement aux complots et aux chausse-trappes fomentés, Hector traverse son odyssée à contrecoeur où il croisera un vieux James Bond sur le retour, une soubrette appétissante au père vindicatif, un futur beau-père à la haine vengeresse sur une île enchanteresse... Un cocktail détonnant qui part en sucette, contrebalancé par des explications qui cadre le récit entre chaque chapitre. Alors bien sûr, le souffle de l'histoire... s'essouffle un peu en fin de livre, mais quel plaisir inouïe de partir à la rencontre d'un écrivain qui fait son travail sérieusement, sans se prendre au sérieux. Nous, pendant ce temps-là, on achève ces pérégrinations délirantes le sourire aux lèvres, histoire de caler une petite faim (de lecture) avec un (très) bon sandwich au Gendron...


Et pour celles et ceux qui auraient envie de prolonger l'allongement zygomatique, et pour les fans de la série "Le Poulpe", Sébastien Gendron vient aussi de publier "Mort à Denise", également aux Editions Baleine.

lundi 7 mars 2011

"Quand souffle le vent du nord" de Daniel Glattauer - Editions Grasset


Si je m'attendais... Du nouveau en provenance de la littérature autrichienne contemporaine. Car quoi de plus contemporain qu'un e-mail pour faire connaissance ? C'est ce qui arrive à Leo, recevant un jour un e-mail d'Emmi qui ne lui est pas le moins du monde destiné. D'abord du bout d'un doigt hésitant, les échanges s'étirent peu à peu en longueur pour devenir confidences puis confessions. Une relation quasi-intime se noue dans les recoins de phrases où se mélangent vérités et non-dits, entre les lignes...

C'est un tour de force que réalise ici Daniel Glattauer en livrant aux spectateurs de son roman la lecture de courriers réduits au rang d'e-mail. Uniquement d'e-mails. Dans l'état de voyeur, on suit l'évolution subtile d'une relation virtuelle entre un homme et un femme, passant du stade de la phrase drôle et/ou assassine à tendance détachée à une phase de séduction puis de franchise pour finalement se révéler indispensable tant ce dialogue avec l'inconnu apaise. Tant il est plus facile, parfois, de s'exprimer sans le regard de ses proches. Un processus bien connu par tout ceux qui pratiquent l'internet, et c'est sans doute pourquoi cette lecture séduit et fascine... Elle nous renvoie à nous-mêmes, à notre pratique de cette "machine infernale" qui permet au virtuel d'élaborer dans le temps une relation amicale, de construire des sentiments et pas mal de fantasmes aussi. C'est ce qui arrive à Leo, homme en reconstruction après une rupture douloureuse, et Emmi, une femme mariée, mère de famille et fidèle...

L'auteur se met remarquablement à la place de ses personnages et de leurs e-mails. Il construit contre toute attente un véritable suspense, puisque la question qui taraudera tout lecteur au fil des pages est : vont-ils put.... de b..... de m..... se rencontrer ? Oui ? Ou non ? Je ne répondrais bien évidemment pas à cette question dans cette chronique pour ne pas briser le charme et le ressort du livre, mais cette interrogation naît magnifiquement au fur et à mesure, au rythme des "héros" de son histoire. On ne lâche pas un tel livre, on le dévore. Pour de vrai.

lundi 14 février 2011

"La nuit, le jour et toutes les autres nuits" de Michel Audiard - Editions Denoël



On serait toujours presque tenté de "rabaisser" Michel Audiard à ses dialogues vachards et à ses envolées lyriques poilantes. Cinématographiquement installé au panthéon des gars que l'on citerait volontiers, et par coeur, dans les soirées arrosées histoire de bien faire rire son monde, l'homme se révèle rien de moins qu'écrivain. Un vrai. Profond. Mystérieux. Revanchard. Teigneux. Observateur. Drôle. Il faut bien le dire, là, quelle riche idée de voir Denoël rééditer "La nuit..." pourtant paru en 1978. Passé quelque peu inaperçu à l'époque, l'ouvrage mérite pourtant bien plus qu'un détour distrait.

En 1978, Michel Audiard est un homme à genoux. Il a perdu un fils dans un accident de la route. Difficile de ne pas voir là, dans son roman autobiographique, la trame secrète de cet homme qui se retourne alors vers son passé, sa jeunesse et ses morts dans un Paris très Occupé par la guerre. C'est dans la capitale que l'auteur a grandi, se frayant opportunément un chemin pour vivre, côtoyant les amis, les vrais de toujours, les femmes, les amants, les maîtresses, les putes, les cimetières, les bistrots et quelques soldats allemands. Et Audiard est impitoyable, sa mémoire est subjective, alors il renvoie le plus souvent dos à dos collabos professionnels et résistants sur le tard. On est parfois limite dans cette errance du type revenu de tout, xénophobe et malheureux. Mais comme toujours avec lui, il y a la manière. Cette faconde transportante et jouissive, ce style portant à bout de bras les déboires du monde vers le cataclysme ultime, tel Céline à qui il fait immanquablement penser. Car il faut en finir, suggère-t-il au fil des pages. En bon anarchiste de droite, il faut que tout pète, surtout avec la Bombe, la grande... Et que plus rien ne reste pour ne même plus recommencer en plus mal et en plus moche.

On est parfois nauséeux à lire ses personnages et sa Vérité. Mais j'ai paradoxalement aimé ses images, ses métaphores et ses portraits glaviotés du fond de ses nuits embuées. J'ai aimé son indocilités et ses provocations. Le lecteur voyage au pays des Lettres bien troussées pendant que leur auteur détrousse les âmes à coups de latte dans les couilles. Crûment. Pour voir. Pour (re)sentir. Pour s'éberluer du monde qui a depuis si longtemps fait passer l'humanité pour un carnage ambulant. Il est un témoin maladivement horrifié de respirer encore tandis que nous, dans ces pages, nous suffoquons. On s'étonne aussi de voir graviter ces gens dans les années 50, oublieux d'une autre époque, où le grand principe était de surtout sauver sa peau, quoi qu'il en coûte. Sans regrets, sans remords. Une autre époque. Dans cette période de fards et de feintes, Michel Audiard n'a lui rien oublié des revirements, des lâchetés, des immondices, de ces femmes rasées à la Libération par ceux-là même qui avait profité de leurs largesses buccales. Epoque trouble aux héros en plastique. Pour trouver la paix, Audiard va au cimetière déposer quelques fleurs. Il parle à ses morts parce que les vivants n'en valent pas la peine. A la fin des années 70, Audiard est un homme seul avec sa peine, qui traque les souvenirs pour les coucher sur papier et survivre. Au lieu de les dégueuler.

lundi 31 janvier 2011

"Underworld USA" de James Ellroy - Editions Rivages/Thriller



841. 841 PAGES ! Il m'en aura fallu, du temps, pour venir à bout du volumineux roman de James Ellroy sorti en 2009. Pendant qu'il virevolte de télés en journaux, du web à la radio pour la sortie de son opus 2010, j'en étais encore à lire sa prose made in 2009. Parce que cela prend du temps un auteur aussi foisonnant lorsqu'il décide de raconter l'Amérique des années 60. Toute l'Amérique. Celle de J. Edgar Hoover, celle du FBI, celle du racisme à son apogée, celle de la révolte des noirs, celle des groupuscules, celle du mensonge, celle des complots, celle des arnaques, celle des chantages, celle de l'aveuglement, celle de la Politique extérieure de Port-au-Prince à la République Dominicaine, celle de Cuba, celle de cet impérialisme qui ne disait pas encore son nom, celle de l'hégémonie, celle des assassinats de JFK, de Martin Luther King et de Robert Kennedy, celle de...

Ellroy s'attaque à des pans entiers de l'Histoire de son pays, et pour mener à bien son plan quasi destructeur, il pioche trois personnages spécialisés dans les basses oeuvres, habitants permanents des écuries d'Augias : Dwight, missionné par le boss du FBI, Wayne, ancien flic ou encore Don, détective privé voyeur. A eux trois, ils rassemblent cet effroyable opéra de la manigance, du billard à 10 bandes pour bousculer, taillader et détruire un autre monde en marche. A partir de ce qui ne semble être qu'un fait divers (l'attaque du fourgon blindé au petit matin), James Ellroy déploie ses ailes dans le rôle de l'implacable metteur en scène. Malin, il décide de dérouler son bouillonnant scénario en prévenant le lecteur d'entrée que ce qu'il va lire est le fruit du travail de recherche d'un narrateur (trop) bien informé. Les confidences, les telex, les conversations téléphoniques retranscrites, les journaux intimes recopiés... Tout est là pour que l'intimité et le petit bout de lorgnette fassent de l'Histoire, l'histoire...

Alors parfois, on s'y perd un peu, beaucoup. Des noms en cascade, des enquêtes qui n'en sont plus, puis qui reviennent à nouveau. Des personnages que l'on perd puis que l'on retrouve. Tout est imbriqué dans cette frénésie qui m'a parfois donné le sentiment de voir défiler le "JFK" d'Oliver Stone. On se laisse embarquer malgré nous. On sait en recoin de pages qui dans "Underworld USA" est l'assassin de Luther King et de JFK, on connaît les opérations de déstabilisation menées par les autorités dans le cadre des élections présidentielles américaines, on sait qui mène la danse dans cette vaste cabale où tous ont les mains ensanglantées et quelques morts sur l'inconscience. Malgré tout, l'enquête du fourgon blindé trouvera son épilogue dans une impeccable destruction du château de cartes. Une carte après l'autre, impitoyablement. James Ellroy fait ici preuve d'une incroyable maîtrise du récit, tenant de bout en bout cette enquête sur plus d'une décennie. Là où l'on fatigue de cette matière en fusion, l'auteur tient le cap sans sourciller pour emmener le lecteur vers l'épuisant périple d'une Amérique dans une ultime tentative de rédemption. En vain ?