dimanche 23 novembre 2008

This is the end



Lire, voir, entendre s'arrête aujourd'hui. Merci à ses visiteurs, lecteurs et commentateurs. Bonne route à toutes et tous !

mardi 18 novembre 2008

"La lamentation du prépuce" de Shalom Auslander - Editions Belfond

Wouh. Ce fut sans doute mon premier… euh… mot en lisant les quelques lignes de la 4ème de couverture de La lamentation du prépuce : Entre Chaïm Potok, Woody Allen et Philip Roth (…). Alléchant, isn’t it ? C’est donc plein d’espoir que j’entamais ce roman-autobiographique. Serais-je le seul à attendre quelque espoir de quoi et/ou qui que ce soit ?

Shalom, embourgeoisé new yorkais, aujourd’hui journaliste émérite, écrivain reconnu, est dans l’attente de devenir jeune papa. Un bonheur, souvent, pour qui savoure ces moments d’une descendance assurée. Pas pour lui qui a quelques comptes à régler avec… Dieu, sa famille, son enfance. Un prétexte rêvé pour s’adonner aux retours sur soi, sur sa vie de petit garçon, d’ado, de jeune adulte, d’homme marié et d’adulte hypocondriaque du Tout-Puissant. Car Shalom a tenté longtemps de bien tenir son rang de jeune juif obéissant et concentré sur les contraintes souvent mal assumées d’une religion omniprésente. Mais peine perdu, en impie, il sombrera corps et âme au grand dam de ses parents : il s’intéressera aux filles surtout si elles ne sont pas vêtues, mangera pas cachère, mentira, volera… De quoi déambuler drôlement dans une vie d’homme.

On apprend ici trois milliards (allez, quatre…) de choses sur la religion juive et l’on s’y perd un peu (bravo tout de même au traducteur, Bernard Cohen) face à ses exigences et autres préceptes. Les situations sont convenues et l’histoire banale, le seul Salut du livre reposant franchement sur l’humour, la vision cataclysmique et narquoise du traumatisme religieux ainsi que sur l’inexorable sentiment d’une épée de Damoclès divine suspendue au-dessus de la tête et de la vie de Shalom. L’auteur s’adresse, hèle, interpelle, hurle et insulte directement Dieu au gré des obstacles de son existence peut-être pas si romancée que cela, au final.

Pas religieux pour deux sous, j’ai eu beaucoup de mal à comprendre cette emprise, ce poids insurmontable d’une vie qui se veut dès son origine toute tracée. A la recherche et au combat de sa propre liberté, Shalom Auslander bricole sa vie comme il peut, en marge des convenances qui devraient le guider. Un sentiment pour ce livre qui commence par wouh et qui finit par bof.


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mercredi 12 novembre 2008

"Le cimetière des poupées" de Mazarine Pingeot - Editions Julliard

Retour à la fiction pour Mazarine Pingeot qui faisait en 2005 une halte par des souvenirs touchant de sincérité avec Bouche Cousue dont j'ai parlé ici. Avec Le cimetière des poupées, l’auteur s’attaque cette fois à la tragédie dans la lente confession d’un infanticide. Depuis sa prison, elle adresse une lettre à son mari, qu’il ne lira probablement jamais, sur les origines de son crime. Femme soumise, aimante, hors du temps, parfois tricheuse, souvent revancharde, elle décline sur un ton glacial son désespoir de ne plus exister aux yeux de tous : cette solitude de femme anesthésiée devenue transparente dans sa condition d’épouse, de mère, perdant au détour des années la volonté et l’envie… Tout concourt au repli sur soi, à sa propre haine, au monologue terrifiant qui narre la chute physique et psychologique jusqu’à l’irréparable à peine évoqué, toujours sous jacent. Parce que les responsabilités sont innombrables et donc floues, cette femme aujourd’hui sans doute haïe, livre son dernier combat à l’aune de sa vie terne pour être enfin celle qui compte. Comme un crachat à la face du monde. Troublant.

Infanticide. Votre mot, clinique, juridique, il ne m’est rien, ne décrit aucune réalité que j’ai vécue, ne concerne que vous, et mon deuil est infini quand le vôtre ne peut pas même commencer. En moi il vivra toujours, pour vous il ne vivra jamais, et c’est mon privilège, mon unique privilège, que vous ne m’enlèverez pas.

mardi 4 novembre 2008

"Le coup du sombrero" de Marc Villard - Editions L'Atalante

Je sens bien les choses. Prenant ainsi acte que la blogosphère littéraire est à une écrasante majorité féminine, je me dis qu’il est enfin temps que je parle des livres qui vont nécessairement intéresser ce lectorat avide de nouveautés, de coups de cœur et de plongeons dans l’histoire du monde dévoilant à la face de toutes les recoins secrets de l’âme, des bouleversantes révélations des mystères de la vie, de cet infini plaisir de la découverte tout comme de cet infime bonheur de la phrase finement ciselée. Bref, comme je sens bien les choses, disais-je, je vais aujourd’hui vous parler football.

Car ce recueil de nouvelles signé Marc Villard a pour thème central le sport-roi du monde, l’incontournable sujet professionnel de prédilection du lundi autour de la machine à café. Mais là, place le plus souvent à la nostalgie. Au football des champs, à celui de l’enfance où tout jeune minot, Marc Villard était l’être le plus dispensable du monde sur un terrain de football. On retrouve là une série de saynètes très courtes qui nous font voyager dans les années 50 où sévissaient en toile de fond les Kopa et autre Piantoni du Grand Reims, mais aussi dans le football des années 80, avec ses similis stars qui font remonter quelques souvenirs émus au quadra que je suis. Manifestement, Villard se réapproprie sa mémoire, son enfance en province, pour poser un regard parfois assez dur sur cet univers d’hommes dans lequel on croise des petites frappes prêtes pour LE braquage, les curés-entraineurs, les supporters trop concernés, le racisme ambiant, les filles, l’adultère, les faux espoirs et ces matches du dimanche qui font l’événement dans toutes les villes de l’hexagone.

C’est avec une certaine virtuosité et un humour de connivence que Marc Villard dépeint cette micro-société de la secte football. On prend plaisir à lire la justesse et la noirceur de ses différentes histoires mettant en scène quelques imbéciles. Et on prend plaisir, aussi, à se remémorer fébrilement les victoires et les défaites, les copains et quelques errements coupables. Parce que l’histoire de ce football-là, c’est un peu la mienne.




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mardi 28 octobre 2008

"Le Messager" de Eric Bénier-Bürckel - Editions L'Esprit des Péninsules

Un écrivain à part. Vraiment. Depuis la lecture choc, impensable et indispensable de Pogrom (Flammarion) sorti en 2005, Eric Bénier-Bürckel représente pour moi l’écrivain sans concession, brillant, en marge d’un système, sans le souci de se plier aux envies, aux exigences et aux attentes d’un lectorat pour… faire plaisir, comme bien d’autres… Le suivant, Un peu d’abîme sur vos lèvres (2007), déjà publié par L’Esprit des Péninsules, n’était qu’une longue (longue) pleurnicherie indigeste de l’auteur sur l’accueil très polémique qui avait suivi la sortie de Progrom. Bref, l’arrivée aujourd’hui de son nouveau livre, Le Messager, représentait pour moi le secret espoir d’un retour de l’écrivain à son insensé travail d’écriture méticuleuse.

Et on n’est pas déçu lorsque l’on s’attend ici à de l’ardu. Sans véritable trame lisible, l’auteur s’approprie à la fois les modes du conte et du glauque en mettant en scène un être indistinct, le Mollusque, qui passera les 219 pages du livres à traverser des contrées qui n’existent pas. Emportant avec lui des piles de livres sous chaque bras, la bestiole déambulera dans un univers fictif, entouré d’arbres, de sable, d’ennemis gluants et/ou sales. Mélange de moisi et de pourritures, ce cheminement se pare des atours du voyage initiatique, mêlant pustules, vomi, viols, corps déchiquetés, terreur sourde et oiseaux de malheur. Dans cette écriture totalement maîtrisée, implacable, qui confine à la logorrhée, on étouffe de sentiments poisseux, on glisse résolument sur la pente de l’enfer avec l’indélicatesse d’un doigt d’honneur aux convenances. On oublie les maisons trop bien tenues, l’amour, les sourires, la joie, place à la fureur, à l’infamie et au dégoût de tout. Eric Bénier-Burckel n’a pas son pareil pour déconsidérer le monde avec son écriture exigeante, pour stigmatiser nos laideurs, pour pointer du doigt la fin du monde. A nous lecteurs, de suivre péniblement la route tracée de cette profonde méditation sur la place du livre dans le monde contemporain nous dit l’éditeur sur la quatrième de couverture. Trop péniblement à mon goût.

Un monde à l’envers et ricanant, où flottaient des saletés impossibles à identifier, vivait dans les eaux noires de la mare, qui sentait l’ammoniac et la charogne, et penché en avant dans une attitude tenant autant de la force de l’inertie que de l’équilibre instable, l’air d’un épouvantail autour duquel les intempéries ont désagrégé la terre qui l’avait maintenu droit et intangible et qui à présent vacille dans un poudroiement de lumière glauque à la merci du premier souffle vagabond qui consommera sa ruine, il regarda longuement ce spectre de monde à la face de cadavre comme on regarde les ultimes convulsions d’un malade agonisant dans les draps moites et fétides de son lit de mort. Vous voyez ce que je veux dire ?

mardi 21 octobre 2008

"Le fait du prince" de Amélie Nothomb - Editions Albin Michel

Le troisième. C’est seulement le troisième roman que je lis d’Amélie Nothomb. Je suis passé de son premier, Hygiène de l’assassin au moment de sa sortie en poche, à Ni d’Eve ni d’Adam, sorti en septembre 2007. Une lecture qui m’avait d’ailleurs agréablement surpris, j’en avais parlé . Donc, ce nouvel opus, Le fait du prince ?

Baptiste Bordave s’emmerde. Dans son travail, dans sa vie, dans son corps… Ces riens qui l’accablent et le réduisent au silence prostré, sans qu’il se rende tout à fait compte de sa capitulation d’homme. Le salut viendra, un jour, de la sonnerie de son interphone. De l’entrée d’Olaf Sildur dans son appartement et de l’effondrement de celui-ci alors qu’il cherchait à passer un coup de fil chez Baptiste afin de soit disant faire réparer sa voiture en panne. Ce cadavre-là, miraculeux, devient une exquise porte de sortie, le prétexte à une nouvelle vie et à l’échappatoire… Baptiste devient Olaf. Bordave se transforme en Sildur. Il s’empare de l’identité du visiteur d’un jour pour devenir un nouvel homme, riche, au mystérieux métier et heureux propriétaire d’une villa à Versailles dans laquelle vit celle qu’il surnommera Sigrid.

Amélie Nothomb fait ici fi de la vraisemblance, de la logique qui voudrait que les regrets et les remords taraudent l’humain. L’auteur nous entraîne au contraire dans une fable épicurienne ou se mêlent champagne et plaisir des instants à vivre. Maintenant. Tout de suite. De cet éloge de la paresse et du temps qui passe, il reste le plaisir grisant et parfois rare d’une bulle évanescente qui flotte dans l’air, portée par le bruissement léger d’un souffle protecteur. On y pense, on savoure l'instant de la lecture le sourire en coin, envieux, puis on oublie.

mardi 14 octobre 2008

"Dessous, c'est l'enfer" de Claire Castillon - Editions Fayard

Je ne suis pas capable de sentiments francs, d’attentions justes, de désirs familiers, je suis seulement porteuse de mon hérédité. J’aime et je n’aime pas, c’est partagé. J’aurais pu m’arrêter là, ne pas aller plus loin dans la chronique du livre de Claire Castillon. Une phrase idéale pour s’imaginer l’atmosphère asphyxiante de son ouvrage. Car l’auteur n’y va pas de main morte avec son nouveau roman, Dessous c’est l’enfer. En racontant le destin banal de trois générations de femmes de la même famille, elle s’impose comme la narratrice de ses propres névroses de femme soumise, vivante (ou presque) à l’aune de l’homme qui partage sa vie et dont elle affuble d’entrée du surnom de… l’âne. Là encore, tout est dit.

Sur le mode famille je vous hais, Claire Castillon déballe l’histoire en ne nommant personne. Pas un prénom dans la famille, juste la Mère, le Père, la Grand-mère, le Grand-père, la Fille… L’histoire de générations qui se croisent sans se voir, sans se parler, sans s’aimer, dans cette indifférence crasse que la narratrice devenue écrivain dissèque impitoyablement. Faisant son œuvre, elle passe de l’un à l’autre des protagonistes sans empathie, avec le même regard en coin qui rend la lecture de Dessous, c’est l’enfer parfois usante, souvent pénible. Cette im-personnalisation des personnages pourrait rendre le propos universel, au lieu de cela il repousse le lecteur dans une posture froide, voire glaciale. On a souvent envie de passer quelques pages mine de rien, en se disant que le soleil brillera un peu, un peu plus loin. Mais non.

Cette infinie désolation, ainsi, nous ramène au désert émotionnel, à l’implacable morsure des vies mal vécues. Peut-être une rencontre, cet homme à la pomme d’Adam, pour respirer ? Pour jouir du temps présent ? Mais non. L’auteur s’adonne au déplaisir omniprésent, aux invectives et aux abandons même pas lâches, mais inhérents aux lourds soupirs du désespoir. Pas d’échappatoire, pas d’issue de secours, pas une chaleur humaine contre laquelle se blottir. Rien. Même pas une misère, le néant se déploie dans l’impasse. Le père et la petite s’installent sur le sable mouillé. Ils n’ont pas emporté de vêtements chauds. Le père retire sa chemise et couvre la petite. Elle pense alors que, si la mère était morte, tout irait mieux, on serait tristes, on saurait pourquoi, et on profiterait de la plage.

mardi 7 octobre 2008

"Après, Fred Chichin est mort" de Pascale Clarke - Editions du Seuil


Il y a Elle. Il y a Lui. Il y a Sarkozy et Cécilia. Il y a le Festival de Cannes, Jude Law, Norah Jones, Wong Kar-Wai et My Blueberry Nights. En boucle. Pascale Clarke divague son roman Après, Fred Chichin est mort. Avec son journal de bord, la narratrice traîne son mal être entre Paris, alors qu’un nouveau président découvre les lambris de la République, et Cannes où la projection du premier film américain d’un Chinois renvoie tel un miroir les errances d’un couple en bout de course. Elle scrute et gratte l’indicible, s’apitoie complaisamment sur un monde un quart politique, un quart people, un quart artiste, un quart télévisuel, mais qu’elle réfute faussement sur le mode agaçant et entêtant je ne suis pas eux…Et pourtant. En crachant dans la soupe, Pascale Clarke s’adonne au plaisir masturbatoire de la phrase qui fera systématiquement jolie et bien ficelée. Et prétentieuse. On baille. On tapote du pied, espérant que cela lui passera.

Puis la Séparation. Après six ans de vie commune. Abandonnée comme une vieille chaussette, la narratrice trouve soudainement, miraculeusement, les mots (maux)… Pascale Clarke met enfin les tripes sur le comptoir, dérive dans les souvenirs, dans les objets d’un quotidien qui n’est plus. Dans ce nouvel espace qui devient le Vide, elle déambule groggy, martelant le néant alors que la vie continue de New York à Paris. De Paris à Cannes. On croyait nager mollement dans le superficiel et puis finalement, on découvre une femme qui pleure. Une histoire qui s’achève. Douloureuse. Comme toujours. Il aura juste fallu un peu patienter.


Le blog de l'auteur : Pascale Clarke

mardi 30 septembre 2008

"Le marché des amants" de Christine Angot - Editions de Seuil

Il y a les Pour. Il y a les Contre. Les un peu Pour. Et les farouchement Contre. J’avoue, je suis dans le camp des Pour. Depuis longtemps. Sur le tard. Depuis ce lendemain de prestation télévisée que j’avais trouvée fascinante, gênante. Pour. Depuis cette impression étrange d’une proximité alors que je suis à des années lumières. Pour. Parce qu’en deux mois, à cette époque, j’avais tout ingurgité de son œuvre. Oui. Son Œuvre. Majuscule. Je me sentais mal. Mais Pour. Il y avait cette fragilité, cette mauvaise foi, cette hystérie… Cette élocution, tête baissée, à débattre avec le sol. Monologue. Pour. Mais ses livres. Désordonnés. Fiévreux. Insupportables. Attirants. Je me faisais voyeur. Puis il y a Le marché des amants. Aujourd’hui. Déchiré. Détruit. Brûlé. Trop people. Trop truc. Trop machin. Con comme la lune. Insipide. Angot cul-cul…

Là-dedans, il y a Bruno et Christine. Un peu rappeur. Un peu écrivain. Un peu noir. Un peu blanche. Un peu les mauvais quartiers. Un peu les beaux… Un peu rien à faire ensemble. Et pourtant, c’est comme ça. Même si cela fait le désespoir de la bonne conscience, des ami(e)s, Bruno et Christine vivent leur histoire. Elle fait rarement semblant, Christine, elle pose ses questions et veut des réponses. Maintenant. Tout de suite. Sans attendre. Chiante. Invariablement. Bruno et Christine. On déroule la vie, la banale… des promenades, des nuits, des quelques soirées et de petits matins… On flâne. On s’arrête. On repart. On y croise Marc qui ne décide de rien. Christine passe de Bruno à Marc. De Marc à Bruno. Sans savoir. Sans être fixée. Départs et retrouvailles. Comme toujours. Elle dit qu’elle aime. Vraiment ? Il y a Charly, aussi. Le pote de Bruno. La trahison. Sans être fixée. Bruno et Christine. Marc. Et Charly. Le marché des amants. Pour.

mardi 23 septembre 2008

Prix SNCF du polar : Voie de garage pour Chainas

Par Betty Poulpe
La loco de la démocratie a œuvré, les lecteurs ont voté et élu les lauréats de la sélection "Eté" du prix SNCF du polar (site) : "Tonton Clarinette" de Nick Stone dont j'ai dit tout le bien que j'en pensais ici même et A.W. Rosto avec "Ténèbres et Sang". J'en suis, de ces "lecteurs-votants" même si ça me réjouit de moins en moins. Je découvre, parfois, de bons auteurs, des polars bien ficelés, bref, le prix joue son rôle de "révélateur" de talents. C'était ma première motivation. En revanche, certaines choses fâchent. Déjà la sélection du printemps m'avait déçue et le vote encore plus : figurez-vous qu'un polar peut encore s'intituler sans rougir "les morsures de l'ombre". Trèèès original. Le contenu n'est pas en cause, simplement un titre pareil ne donne pas envie de soulever la couverture. Eh bien le voilà finaliste de la sélection "Printemps" (avec "l'otage", roman agréable mais dont je me demande encore pourquoi on le qualifie de polar). Puis la sélection "Eté", alléchante sur le papier s'est révélée décevante à la lecture. Sauf pour le Nick Stone et ... le "Versus" d'Antoine Chainas, sélectionné et éliminé par le vote.

Que je vous explique comment fonctionne le bazar. Vous avez une liste de livres, une sélection par saison, un temps donné pour les lire et ensuite vous votez selon 5 critères dont "écriture" et "originalité". C'est là que ça me fait mal. J'ai failli laisser tomber "Ténèbres et Sang" (encore un titre insignifiant) au bout de 6 ou 7 lignes tant le style du premier paragraphe était... agaçant. Alors pour le critère "écriture"... je repasserais. Je veux bien qu'on m'objecte que l'écriture de Chainas, est parfois... particulière. En fait, tout a été dit sur le style d'Antoine Chainas qu'il est génial et de le comparer derechef à Céline (si, si) et a contrario il est absolument indigeste, voire pire. Personnellement, même si je doute de l'emploi fréquent de nos jours de mots comme "lourde" ou "blaze", et trouve que parfois à trop vouloir en faire, c'est trop précisément, j'ai pris plaisir à le lire. Enfin, plaisir, comme quand on joue à se faire peur.

Ensuite, et c'est le côté croustillant, "Versus" et "Ténèbres et sang" abordent le même sujet, l'infanticide. Avec un angle très différent certes. Là où A. W. Rosto fait jouer les rouages bien huilés (cf Grangé ou Thilliez) et très en vogues du tueur atteint de mysticisme exotique, A. Chainas ancre son récit dans une horreur réelle et bigrement bien "documentée". Pour moi l'originalité est plutôt du côté de "Versus". Je reproche deux choses aux auteurs amateurs de tueurs illuminés : d'abord de se servir de l'alibi mystique pour s'aménager de confortables Deus Ex Machina abusant ainsi de facilités scénaristiques, ensuite d'introduire une forme d'éloignement qui frôle le leurre. Le lecteur peut se dire qu'un malade massacrant son prochain selon des rites incas ou mongols ou templiers, ne court pas les rues. Mais quand monsieur tout le monde est pédophile, que Madame tout le monde filme Monsieur avec l'assentiment de l'aîné de la fratrie, bref, qu'on plonge dans le glauque qui ressemble bizarrement à une dépêche AFP, il y a moins d'échappatoire. La sortie de secours est fermée. La réalité est frontale, brutale, moins facile à digérer. C'est peut-être ce qui a pénalisé Antoine Chainas. Un abus de réalité.

Si vous voulez découvrir l'univers d'Antoine Chainas, il est ici : http://zymansky.over-blog.com/

lundi 15 septembre 2008

"Qui comme Ulysse" de Georges Flipo - Editions Anne Carrière


Pas facile. Pas facile lorsque l’on est comme moi ni lecteur de nouvelles ni voyageur au long cours d’envisager la lecture des nouvelles en partance du recueil de Georges Flipo, Qui comme Ulysse. Pour être franc, sans l’existence du blog de l’auteur, la bonhommie et l’humour avec lequel il gère son endroit, je n’aurais sans doute jamais été intéressé par la sortie de son livre… la curiosité a décidé de faire le reste. Alors quoi ?

Et bien au commencement, cela a failli mal finir. Dès la huitième ligne de la première nouvelle lorsque je lis il avait encore dans le regard le désespoir de l’enfant, et déjà la rage de l’adolescent. Un malheureux cliché qui s’évapore toutefois au gré des pages d’un recueil souvent malin qui navigue d’une écriture sobre et directe vers les troubles et l’inventivité. J’ai en effet beaucoup aimé la nouvelle Un éléphant de Pataya et l’errance coupable du narrateur qui voit surgir la noirceur de son âme à la vue de nymphettes thaïlandaises ou encore Confiteria ideal, bijou de mythomanie qui voit se réunir en un même lieu des danseurs de tango ayant une petite idée derrière la tête. J’ai été meurtri par L’Île Sainte-Absence et amusé par l’impitoyable caricature d’Une incartade qui met en scène un groupe de femmes mariées qui partent ensemble, sans maris et enfants, aux sports d’hiver. J’ai aussi salivé à la lecture de la nouvelle qui donne son nom au livre Qui comme Ulysse et compatis aux bredouillements bloguesques d’un gardien de phare dans La route de la soie.

Manifestement, Georges Flipo s’amuse. Il s’amuse à plomber l’ambiance et à mettre au net les travers de personnages très enclins à foncer dans des murs qu’ils pensent invisibles. Des personnages qui s’égarent, qui sont à leur propre recherche en regardant les autres, ceux qui vivent, même mal. Des personnages qui s’enfoncent peu à peu dans leurs propres méandres, qui s’ingénient à subir, le plus souvent. Comme tout un chacun. Qui comme Ulysse, le recueil, s’adresse aux Etres humains, en fait, là où le dénominateur commun s'invite sur le mode interrogatif, en filigrane : le voyage intérieur n’est-il pas le vrai voyage ?


L'auteur : le site et le blog

mardi 9 septembre 2008

"Chaos calme" de Sandro Veronesi - Editions Grasset


Vous savez ces choses qu’on commence en sachant qu’on sera bientôt interrompu ? Et puis, en définitive, on n’est pas interrompu ? Et alors, on continue, et ça commence à devenir intéressant ? Voilà, c’est ce qui m’est arrivé. Pietro est un nanti : concubin, père, riche, un métier accaparant… Mais, alors qu’il sauve une femme de la noyade, au même moment, son épouse est terrassée et décède dans leur maison. Du (quasi) conte de fée au drame. Pietro est maintenant veuf et seul repère de sa fille, Claudia. Alors qu’un matin il l’emmène à l’école, Pietro décide que dorénavant il restera là, l’attendra toute la journée, faisant le pied de grue pour que la demoiselle puisse voir qu’il tiendra sa promesse. Dans ce qui peut ressembler à une éphémère lubie, à une descente dans les limbes du désespoir, Pietro puise dans la réalité pour s’étonner au final de ne pas tant souffrir que cela de l’Absence. Dans ce nouveau monde qu’il se crée, aux abords de l’école, se croisent les éléments et les personnages de son quotidien d’hier qui viennent, comme si de rien n’était, lui rendre visite. D’abord inquiets, méfiants, ces visiteurs d’un jour (le frère, la belle-sœur, les collègues, les supérieurs hiérarchiques, les voisins, etc.) se muent finalement en malades atteints des symptômes de la vie d’aujourd’hui : amour, trahison, pouvoir, abandon, survie, lutte, adultère…

Dans ce (long) roman, Varonesi scrute l’âme, la décortique pour s’adonner à la peinture acerbe et un brin longuette de nos errances, de nos oublis et de nos quelques convictions laissées sur le bord de la route. Lâchement. De ces monologues, comme de ses dialogues, surgissent quelques fulgurances nous rappelant que notre passage ici-bas est une lutte (parfois) inégale, (souvent) brutale, mais qu’elle laisse aussi (invariablement) la place au vide de l’existence lorsque l’on s’éloigne de l’Essentiel. L’auteur dresse le portrait d’une (in)humanité qui gagnerait sans doute à moins s’appesantir, parce que ces 505 pages (très) bavardes nous poussent inexorablement à sortir respirer de cette lecture étouffante.

mardi 2 septembre 2008

"Tonton Clarinette" de Nick Stone -Gallimard Série Noire

Par Betty Poulpe

Max Mingus, privé du Sunshine State (Floride), pensait sérieusement ne plus avoir rien à perdre, surtout après huit ans passés en prison et une libération qui n'a pas vraiment la saveur qu'il espérait. Finalement, il se dit que partir pour Haïti, à la recherche du petit Charlie Carver, petit fils de milliardaire mais disparu comme tant d'autres enfants moins fortunés, l'aidera à se remettre en selle. Oui, mais Haïti n'est pas la Floride et Max qui croyait avoir déjà côtoyé l'horreur vient de tomber sur bien pire.

Un peu d'exotisme avec ce thriller qui fleure bon l'encens et le zombie. Tonton clarinette contient les ingrédients d'un bon polar : un privé (ex-flic bien sûr) à la dérive, si dur mais si humain, une intrigue bien menée avec son lot de rebondissements, des personnages truculents. Mais le plus de ce livre, c'est une description précise d'Haïti. Nick Stone offre en toile de fond la réalité atroce de cette île où une vie ne vaut pas grand-chose. Un milieu hostile plein de prédateurs (ex-Macoutes, religieux, militaires, n'importe lequel de vos voisins...), de misère, de maladies... où le vaudou semble être le seul refuge. Le décor soutient formidablement l'histoire, instillant ce qui pourrait lui manquait de noirceur, lui donnant son épaisseur. Et vous fait passer illico presto l'envie de plage et palmiers.



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lundi 25 août 2008

"C'était François Mitterrand" de Jacques Attali - Editions Fayard


J’ai un défaut. J’aime la Politique. Celle avec un P majuscule, celle qui change la vie au quotidien, celle qui navigue aussi hors de portée de nos misérables considérations, celle qui s’approprie les secrets et revendique et claironne ses avancées. Petits jeux de massacres entre gens de mauvaise compagnie, parfois, elle s’insinue quoi qu’on en pense dans notre espace pour s’adosser à la critique véhémente ou à l’acquiescement placide, c’est selon. Alors, lorsque Jacques Attali se met à table pour raconter son François Mitterrand, je savoure franchement parce que j’ai la curiosité insatiable en la matière …

Car Jacques Attali fut pendant des années et des années le conseiller spécial de celui qui fut le chef de l’opposition avant de devenir président de la République… Ce sont donc près de vingt ans de lutte pour le Pouvoir et de Pouvoir lui-même qui sont scrutés par l’auteur placé de fait aux premières loges. De ce théâtre de vie, mélange de comédies et de tragédies, le lecteur s’installe (in)confortablement dans le fauteuil de l’Histoire, dans les arcanes de la décision, dans une géopolitique parfois compliquée… En somme, dans la complexité que revêt la plus haute fonction de l’Etat. On apprend et on s’étonne. Ce livre n’est pas simplement une longue photographie d’instants mémorables de fièvres et de déceptions, d’inquiétudes et d’enthousiasmes, de conflits et d’amitiés, de maladie et de résurrection, de dilemmes et de passages en force, de revanches et de points gagnants, c’est aussi le travail d’un homme en prise direct avec son pays. Cette flamme qui porte François Mitterrand.

De Droite ou de Gauche, adversaire farouche, admirateur fervent, quidam indifférent ou vaguement concerné, le lecteur se pose-là, dans les méandres de la Vie politique d’un président de la République dont Jacques Attali se fait à la fois l’avocat et l’admirateur mais aussi le critique et le déçu. De toutes ces années où il prit les notes précises de ce qui s’est dit et fait dans leur collaboration, dans l’idée de faire ce livre, l’auteur se souvient, tente la franchise et la clarté en évitant (peut-être) la mauvaise foi. Vingt ans d’histoire commune qui leur fit traverser la crise sociale, les guerres, le terrorisme, l’économie de marché et l’effondrement du mur de Berlin et de l’ex-URSS. Sans oublier la mise en avant franche et pudique de la vie intime de François Mitterrand (sa maladie, sa fille secrète) qui éclaire une fois encore les comportements d’un homme qui a profité de ce temps qui lui était, croyait-il, compté. De quoi laisser une trace indélébile dans l’Histoire. Avec un H majuscule cette fois.

Site de l'auteur,

jeudi 14 août 2008

"Haka" de Caryl Férey - Folio Policier

Par Betty Poulpe

Auckland, en Nouvelle-Zélande. Jack Fitzgerald est un peu maori, beaucoup flic, hors normes et souvent limite dans ses agissements mais c'est un bon flic. Sa femme et sa fille ont disparu, il y a 25 ans. Ça le hante, ça le détruit et détruit aussi quelques tronches qui ont le malheur de croiser Jack lors d'une de ses virées nocturnes sur les docks. Depuis 25 ans, chaque meurtre est l'occasion de ressasser le passé et de relancer une énième fois ses investigations sur la disparition de sa famille. Alors quand il se trouve face à ce cadavre de jeune fille au sexe scalpé, Jack passe à la vitesse supérieure et malgré les réticences de sa nouvelle collègue profileuse, se lance à corps (et esprit) perdu dans l'enquête. Et tant pis pour le reste.


Le Haka. Je connais ce chant depuis toute petite quand déjà je regardais les matchs de rugby des All Blacks. C'est un chant guerrier, violent. Il me foutait la trouille. Comme le roman de Caryl Férey que j'ai fini avec un nœud à l'estomac. De Caryl Férey j'ai lu "Raclée de verts" et j'avais été emballée. Puis j'ai lu "La jambe gauche de Joe Strummer" que j'ai aimé mais avec un sentiment d'inachevé. Comme si l'auteur était proche du meilleur sans toutefois y parvenir. Avec "Haka" j'ai eu le même sentiment. Le style met un peu de temps à s'installer avant d'être percutant même si quelques envolées lyriques gâche parfois un peu la lecture (je grogne encore devant "les écailles du Pacifique miroitaient sous la lune lisse"). L'intrigue, elle, monte en puissance, sans concession (c'est, je pense, la force de Férey, ce côté déjanté et sans concession), jusqu'à un final, je ne vous raconte pas. Non. Juste une précision, "Haka" n'est pas à mettre sous tous les yeux. Il vaut mieux aimé le noir. Bien serré.

lundi 4 août 2008

"Un homme" de Philip Roth - Editions Gallimard


La mort rôde. Tenace. Implacable. La vie, aussi. Tout commence par les obsèques d’un homme, celui qui finira sa vie sur une table d’opération. Tous sont là, de gré ou de force, par obligation, par attachement ou par rancune tenace. Parce que la vie de cet homme est banale, elle est universelle. De son enfance avec son précieux frère, des parents aimants, le parcours est de 75 ans fait de heurts, d’erreurs, de grands mensonges, de petites réussites, de fausses promesses, d’égarements, de tromperies, de mariages (trois), d’enfants (trois), d’un métier de publicitaire, d’argent facile mais aussi d’une effroyable et pesante solitude, au bout du compte. Comme tout un chacun ?

Philip Roth a ce génie-là. Il embarque les destins sous le bras pour un périple de simple humanité, chaotique, où l’être n’est qu’humain. Il y a dans ce livre une grâce clinique, il y a les arrogances de la pleine santé et les faiblesses de l’âge qui viennent à bout des rêves ensevelis sous les décombres d’un sable (é)mouvant. Il y aussi dans ce livre, l’irremplaçable, la vie que l’on ne mène qu’une seule et unique fois, sans la partie gratuite d’un retour possible. Les regrets s’amoncellent et les illusions se perdent alors que le mot fin s’écrit en filigrane. Mais perceptiblement. Parce qu’un jour il faudra que cela cesse. Avec ou sans amours. Inéluctablement.


A propos de Philip Roth, j’ai déjà parlé de son livre « Complot contre l’Amérique », ici

lundi 28 juillet 2008

"Jacques Daniel Nick Oussama" de Thomas Lelu - Editions Léo Scheer

J'avais déjà eu l'occasion de le dire , mais si on aime avoir les pieds bien plantés sur terre lorsqu'on lit, mieux vaut passer votre chemin. Parce que Thomas Lelu ne respecte rien ; ni la bienséance, ni l'orthographe, ni la ponctuation... ni personne. Il nous réserve exclusivement ses engouements où il met en Cènes ses jeux de maux à Dub'Halles pour royalement nous offrir de quoi se marrer comme des bas laine.

Cette fois, dans ce très court... euh… roman, nous avons droit aux aventures iconoclastiques (quoi ça ne se dit pas ?) de Jacques Daniel, héros pragmatique et généralement serein qui toise les emmerdements avec la facilité et la débrouillardise d'un bûcheron bûcheronnant sur une compagnie d'oeufs à la coq. Parce que l'ami Jacques déprime dans son cyber-café qui l'emploie, il décide avec l'élue de son coeur et son chien Virgule, de prendre quelques vacances dans une île ensoleillée : la Guadeloupe. Mal lui en pris, puisque après s'être endormi dans les toilettes de l'avion, il se retrouve sur le tarmac de l'aéroport de… Kaboul (Afghanistan) : sa fiancé capturée par Oussama Ben Laden. Emprisonné par les Ricains, évadé puis à la recherche de sa belle, il croise Elvis Presley, Kurt Cobain et Claude François dans un concours de chant.

Jacques Daniel Nick Oussama est un grand n'importe quoi, alambiquement alambiqué. Barré à souhait, Thomas Lelu balance sa prose comme un peintre du dimanche, mais avec le style et la manière ; un smoking pimpant en guise de bleu de travail. Pour peu que l'on soit bien évidemment pleinement de l'aventure tendance pieds nickelés. Et puis en cherchant bien, vous trouverez le point commun entre Nicolas Cage et un gnou. Et entre Picasso et une huître. C’est déjà ça.

vendredi 18 juillet 2008

"Garden of love" de Marcus Malte - Editions Zulma




Il y a un monde entre deux mondes. Réalité. Fiction. Fiction. Réalité. C'est entre ces extrêmes que l'inspecteur Alexandre Astrid navigue comme une âme sans âme au bord du précipice. Un naufrage personnel et affectif. Professionnel et alcoolique. Une fin de tout qui ne demande qu'à basculer vers l’irréversible. Un de ces moments « rêvés » pour qu'un manuscrit dont il ignore l'auteur et la provenance débarque dans sa vie en passant en revue son histoire : de son adolescence à sa vie d'homme, et de père. Il faudra à l'inspecteur Astrid une bonne dose d'amertume et d'incompréhension pour voir surgir le passé blessant et ses fantômes par trop accaparants.

Marcus Malte a décidé de perdre le lecteur, pour son bien. Brossant une vie mal fichue, faite de silence, d'oubli, de conscience perdue, il soudoie la logique au profit de chausse-trappes où l'on se noie avec délectation. Le malin-plaisir de l'auteur à voyager dans le temps et l'espace offre aux chapitres une virtuosité bancales, des images et des atmosphères permettant à ses personnages de grandir peu à peu sous nos yeux conquis. On chasse le Double, on suit une pute, des soeurs, un criminel et des amours de jeunesse livides dans un désordre ordonné. Un style soigné, direct et une histoire maîtrisée de bout en bout justifie à eux seuls, sans peine, le voyage initiatique vers une aube peut-être apaisante, mais plus sûrement pesante. Un voyage en Première Classe.

vendredi 11 juillet 2008

"Entretiens avec Woody Allen" de Eric Lax - Editions Plon


Mon héritage ne m'importe pas, je l'ai déjà dit, et mieux : plutôt que de vivre dans le cœur des hommes, je préfère vivre dans mon appartement. Cela fait maintenant près de quarante ans qu'Eric Lax traque le réalisateur new yorko-new yorkais. A coups d'interviews, de rencontres impromptues, de discussions plus ou moins privées, le journaliste a collecté une somme faramineuse de matière qui fait aujourd'hui l'objet de ce livre. Scindé en huit parties, l'ouvrage décortique les manières du Maître dans un face à face fait de questions-réponses : de l'Idée, à l'Ecriture en passant par le Casting, les Tournages ou encore la Mise en scène, le Montage, la Musique et... la Carrière. On déambule ainsi dans des décennies de la filmographie d'un réalisateur majeur, à des années-lumières du star-system, de la gloire et des honneurs, phénomènes médiatiques qu'il rejette en bloc. Fausse modestie ou conscience exacerbée de sa petitesse comparée à un confrère qu'il vénère, Ingmar Bergman ?

On est loin, pourtant, du travail remarquable exercé en son temps par le réalisateur François Truffaut sur son collègue de chambrée Alfred Hitchcock. Un travail qui fascinait et passionnait par sa précision glaciale, film par film, dans un livre habilement (??) intitulé Hitchcock par Truffaut. Là, on assiste au contraire à une conversation où la chronologie est absente,malmenée pour mieux nous perdre et nous faire voyager au gré du vent de notre mémoire de cinéphile. On peut ainsi passer dans le même chapitre de Prends l'oseille et tire-toi, un de ses premiers films, à Scoop et même Le rêve de Cassandre, son dernier en date, sans coup férir... En s'attardant sur telle ou telle de ses oeuvres, Woody Allen en a généralement un souvenir imprécis... puisqu'il considère une fois le film réalisé et sorti en salle comme un objet du passé, révolu, sur lequel il est inutile de revenir. Dans ce contexte, Eric Lax a bien du mérite à tenter de tirer les vers du nez du réalisateur.

Au final, qu'apprend-t-on ? Que le Sieur Allen aime tourner à NY (sic), un peu à Londres, à Paris... Qu'il n'aime pas parler pendant les tournages au risque de passer pour un asocial (il choisit soigneusement ses acteurs, pourquoi devrait-il ensuite leur expliquer ce qu'ils savent déjà faire, justifie le réalisateur de Manhattan) ou qu'il préfère les moments où il conçoit et écrit ses histoires même s'il aurait tendance à vouloir regarder un match de basket à la télévision à la place... Rien de bien neuf sous le soleil Allenien, en somme. Pourtant, le charme de ce livre opère. Quelques anecdotes fourmillent et éclairent un peu plus sa façon de travailler. Insidieusement la petite voix reconnaissable entre toute du plus grand trouillard de la terre, nous initie, nous promène dans sa filmographie hors normes où se côtoient au mètre carré quantités de films miraculeux (Annie Hall, Zelig, Meurtre mystérieux à Manhattan, La rose pourpre du Caire, Crimes et délits, Hannah et ses soeurs, etc.) sur lesquels il consent à lever un coin de voile, tout de même.

Car même si les souvenirs sont parfois à la peine, Woody Allen transcende lui-même, sans concessions, les bémols qu'il attribue à ses films. Il nous convainc facilement, sans même le vouloir, sans trop en dire, que son cinéma et sa façon de l'appréhender n'appartiennent qu'à lui, loin des systèmes, loin des machines à faire des films à succès. En artisan. Entretiens avec Woody Allen a l'immense avantage de rassembler en une fois ce que dit partout le réalisateur depuis des années, et ce même si dans le livre on notera la présence à plusieurs reprises des mêmes questions accompagnant de fait... les mêmes réponses.

Woody Allen est un être à part qui fait des films à part, dont personne ne s'inspire, que personne ne copie. Le vieux Maître n'a pas de fils spirituel, pas de flambeau à transmettre. Une situation qui lui sied à ravir. Parce que presque maladivement, il s'ingénie à ne pas vouloir laisser de trace de son passage sur cette terre... Pourquoi les politiciens s'inquiètent-ils tant de leurs archives, de leurs bandes, de leur visage sur les timbres et les pièces de monnaie ? Quand dans une urne, c'est dur d'avoir l'air d'un président. Après lui le déluge en quelque sorte. Mais vive la pluie !


Chronique réalisée dans le cadre de l'opération Babelio Masse Critique

jeudi 3 juillet 2008

"Comment parler des livres que l'on a pas lus ?" de Pierre Bayard - Les Editions de Minuit



Avec un tel titre, on pourrait penser de prime abord que ce livre est un guide rigolard et désinvolte sur l’art et la manière d’esquiver les ennuis littéraires en société. Erreur. Le livre que l’universitaire Pierre Bayard nous adresse est un érudit panorama de notre situation face à la lecture, tout en démythifiant son importance, ou son sacré. En mettant au cœur de son ouvrage celui qu’il appelle le non-lecteur, l’auteur s’ingénie à déculpabiliser, à mettre en exergue les situations qui pourraient nous faire craindre d’être l’objet des remarques les plus acerbes de ceux qui se disent lecteurs et qui, probablement, ne le sont pas plus que vous. Parce qu’il s’agit ici de mettre en lumière l’hypocrisie ambiante qui tendrait à nous faire croire, y compris à soi-même au vue de l’intégrisme que représente parfois le regard des autres en la matière, que tout le monde lit les grands livres, les Classiques ou les livres qui comptent dans le panthéon de la littérature.

Alors, sans faux-fuyants, Pierre Bayard, qui pour chacun des livres qu’il cite précise s’il les a lu, pas lu, parcouru ou s’ils lui sont inconnus, s’appuie sur de multiples extraits d’ouvrages lui permettant de mettre en perspective chaque situation symptomatique, et chaque attitude révélatrice de la non-lecture. On retrouve ainsi notamment le discours savoureux de Paul Valéry à l’Académie française faisant l’éloge de son prédécesseur, Anatole France, qu’il n’a manifestement pas lu. C’est encore Umberto Ecco, avec son livre Le nom de la rose, qui fait parler son héros d’un livre qu’il n’a jamais vu mais qu’il connaît à travers ce qu’en disent les autres, ou c’est encore Montaigne qui parle de ses livres dont il ne se souvient même pas.

Dès lors, ces comportements de non-lecteur influent sur notre façon d’être, nos relations aux autres, parce que simplement ils donnent de nous une image tronquée, partielle, un enjeu de confrontation entre individus qu’il nous est parfois difficile de subir sans appréhensions. Pierre Bayard observe ainsi que ce n’est pas seulement un sentiment de honte, attaché à des situations de l’enfance, qui est en cause quand nous nous aventurons à parler de livres non lus, mais une menace plus grave, portant sur l’image que nous avons de nous-même et que nous donnons aux autres. En tentant de désamorcer, voire de découpler nos scrupules de non-lecture de cette image oppressante d’une culture sans faille, transmise et imposée par la famille et les institutions scolaires, image avec laquelle nous essayons en vain toute notre vie de venir coïncider, l’auteur nous offre une porte de sortie salvatrice : une certaine déculpabilisation, mais aussi une approche sereine et décomplexée de la lecture, ou de la non-lecture. Parce que parcourir un livre ou ne pas le lire (et en parler) n’est pas une remise en question de notre aptitude à être soi, au final. Elle peut même devenir le terreau d’une créativité se nourrissant de notre imaginaire fait de quelques chemins balisés, mais aussi de beaucoup de simples indices chuchotés à notre esprit. A charge pour nous, à travers notre histoire, notre vécu, de se libérer du poids de nos carcans. Mais ai-je (bien) lu Pierre Bayard ?

mercredi 25 juin 2008

"Le tri sélectif des ordures" de Sébastien Gendron - Bernard Pascuito Editeur

Sa petite entreprise ne connaît pas la crise. Quand Dick Lapelouse s’installe à Bordeaux, c’est pour une nouvelle vie. Il va voir son banquier, négocie son emprunt comme tout le monde et installe son petit bureau de jeune chef d’entreprise, motivé, accompagné de l’inévitable prospectus publicitaire vantant ses mérites hors normes. Dick a opté pour ce qu’il sait faire de mieux, le plus simplement du monde avec le détachement nécessaire pour qu’une affaire tourne à merveille : tuer. Mais pas n’importe quel tueur, un spécialiste, un tueur à gages qui œuvre à prix discount à partir d’un catalogue compilant ses différents types de services, de l’assassinat le plus simple au plus élaboré, jusqu’à la disparition des corps. Je me suis fait tueur à gages le jour où je me suis aperçu qu’enviander un individu dont je ne connaissais ni la provenance ni la descendance était aussi pénible pour moi que de courir trente mètres pour attraper un autobus. Tout est dit.

Sébastien Gendron s’amuse à nous trimballer dans son univers barré où l’invraisemblable joyeux côtoie une réalité crue. A l’affût du client quel qu’il soit, sans distinctions socio-professionnelles, son héros à la morale paradoxalement tenace et tatillonne accueille le chaland avec le sérieux qui ferait passer le contrat de confiance d’un grand distributeur pour un chèque en blanc. Parce qu’en signant avec Dick Lapelouse, toujours à l’écoute attentive des desiderata de ses clients, on soigne proprement mais définitivement ses ennemis et autres arrogants à la petite semaine pollueurs de vie. Un travail bien fait qui satisfait tout son monde. Ou presque.

Le tri sélectif des ordures est drôle, écrit avec la légèreté des emmerdements qui s’annoncent, sans la peur des phrases balancées, méticuleusement imagées, infiniment sanglantes et résolument réjouissantes pour qui le petit commerce est l’avenir de l’homme dans un capitalisme de bon aloi. On pourrait s’insurger, on préfèrera nettement en profiter le sourire aux lèvres. Puis finalement, qui n’a jamais rêvé de se débarrasser de son chef de bureau ?

Les sites : et

jeudi 19 juin 2008

"La vie rocambolesque et insignifiante de Brad-Pitt Deuchfalh" (illustré par Diego Aranega) - M6 Editions

Quoi, tu ne connais pas le blog de Brad-Pitt Deuchfalh ? Ben non. Quoi, tu ne l’as jamais lu ? Ben nan. Tu plaisantes ? Ben nan. Bref, j’avais l’air malin quand je racontais à quelques interloqués interlocuteurs que ma lecture (papier) du moment était La vie rocambolesque et insignifiante de Brad-Pitt Deuchfalh. Parce que, paraît-il, blogosphèriquement parlant le Brad est un cador, une star, un mythe, une légende… Alors pour faire classe, j’ai mis des gants de cuir, un smoking queue de pie et un chapeau haut de forme pour lire 286 pages agrémentées de (quelques) illustrations bien senties de Diego Aranega (oui, je ne le connais pas non plus, et je ne sais pas si c’est aussi grave, docteur ?).

Donc. Maintenant. Le livre. Inutile de tourner autour du pot, la famille Deuchfalh est comme toutes les familles. Ou presque. Un père pasteur, une mère plus tout à fait là à la suite d’un accident, un grand frère, une sœur et… Brad. Adolescent pas tout à fait fini, mal dans sa peau (qui-change-mais-c’est-pas-sale), plus enclin à la glande, aux potes, aux émois turlupinants sur des photos vues en page centrale de certains magazines et à la blagounette potache tendance scato, Brad crapahute et triture sa vie en chapitres qui ressemblent à s’y méprendre à des posts blogueux. Et ça n’est pas un reproche, puisque de fait, on retrouve là-dedans, un rythme, le style d’un p’tit gars de 14 ans et un soucis scrupuleux d’être dans la surprise et la chute finale à chaque fin d’historiettes liées entre elles.

Parce que la famille de Brad, c’est tout un poème et le souci de l’auteur (il va gueuler si je l’appelle comme ça ?) est manifestement de ne jamais charger la barque en s’attardant, en digressant… Ce qui l’intéresse, c’est l’instantanéité, la formule qui fait mouche histoire de nous permettre de glousser tranquillement, égoïstement, dans notre coin. C’est finalement aller à l’essentiel en laissant tout de même traîner habilement quelques bribes d’humanité touchantes (notamment des fulgurances sur le personnage de la mère assez prenantes). On a bien conscience que ce livre est en liberté, que c’est une récréation… Une vraie récréation avec un bout de pain et quelques carrés de chocolat noisette dedans. Miam.




Le site : Brad-Pitt Deuchfalh

mercredi 11 juin 2008

"Vous descendez ?" de Nick Hornby - Editions Plon

Drôle d’endroit pour une rencontre. Ils sont quatre. Trois Anglais, un Américain. Alors que Noël approche, Martin, Maureen, Jess et JJ débarquent en même temps, sans se connaître, sur le toit d’un immeuble de quatorze étages afin d’en finir avec la vie. Sauter dans le vide. Au-delà du grotesque de la situation pour chacun, il reste les bonnes (ou mauvaises) et/ou obscures raisons de leur présence ici, à ce moment-là. Martin, vedette de la télé, est un homme et un mari fini depuis que la presse s’est emparée de sa faute avec une adolescente d’à peine 15 ans tandis que Maureen, elle, épuisée, scrupulise encore d’abandonner ce soir-là son fils handicapé. Jess, à peine majeure, gouailleuse et provocatrice à souhait, s’est quant à elle fait larguée après une aventure d’un soir alors que JJ traîne encore sa non-carrière de rock star tuée dans l’œuf. Ils sont tous là, gênés, presque ridicules, sans véritable envie de se jeter par-dessus bord au bout du compte. Ils en conviennent puis se séparent en décidant de se retrouver plus tard, pour la prochaine Saint-Valentin, afin de faire le point sur leur envie de suicide.

Pour le coup, Nick Hornby a l’ingéniosité du pitch alléchant, celui que l’on voudrait tous avoir en magasin. Seulement c’est lui l’auteur, le malin et le chef d’orchestre d’une fable d’aujourd’hui… celle des contingences, de la conformité, des non-dits, des secrets de famille, des ambitions ratées, des enfances perdues, des rêves brisés, de l’ennui, du monde tel qu’il est avec l’impitoyable et imperturbable sablier du temps… L’auteur s’accapare ainsi chacun des personnages pour être eux à tour de rôle. Virevoltant de l’un à l’autre, Hornby devient Martin, Maureen, Jess et JJ à chaque début de (courts) chapitres. Il narre, il explique, il justifie ses personnages ni forcément sympathiques ni forcément intéressants ni forcément touchants, prenant constamment le lecteur par la main, sans possibilité de s’évader, de lire entre les lignes, sans pouvoir profiter des points de suspension, sans permettre au lecteur dès lors devenu passif comme devant sa télévision, de s’approprier ce livre. En maîtrisant totalement son récit, c’est un comble, l’auteur phagocyte notre latitude à imaginer et à nous balader dans nos travers d’Homme. Alors que l’on voudrait gambader le nez au vent dans les affres de nous-mêmes, on se retrouve installé trop confortablement dans le canapé du psy en baillant parfois. Souvent, même, finalement.


Le site : Nick Hornby

dimanche 8 juin 2008

L'Historique, le Politique et l'Anecdotique...


« Nés en 68 » écrit et réalisé par Olivier Ducastel et Jacques Martineau

… avec Laetitia Casta, Yannick Renier, Yann Tregouët, Christine Citti… Sortie France : 21 mai 2008

Même s'il souffre franchement de la comparaison avec le sublime "Nos meilleures années" de l'italien Marco Tullio Giordana, Nés en 68 plante le décors dans la France de 1968 jusqu’à 2007... On y suit le destin d'une presque-famille faite de bric et de broc, menée d'une main de fer par Catherine (Laetitia Casta touchante, qui porte tout le film sur ses épaules)... On se prend insidieusement au jeu de ces 40 ans d’Histoire (ou d’histoires, c’est selon), on se trimballe parallèlement nos propres souvenirs, on s'imagine des erreurs possibles, des reniements probables, on se remémore des combats certains, des non-dits d'une existence qui défile à la vitesse grand v. Jusqu'à la fin, on se fait peur, à croire nos fêlures béantes, nos rêves éveillés et nos oublis malencontreux. "Nés en 68" raconte une vie, des vies, un peu nos vies, beaucoup nos lâchetés et nos mensonges à nous-mêmes ponctués de jalons (mai 68, la légalisation de l’avortement, l’élection de François Mitterrand en 81, le Sida, les yuppies, l’élection de Jacques Chirac, l’arrivée prochaine de… Sarkozy). Rien de tel pour nous croire résolument humains et friables. Rien que des Hommes.


« GAL » réalisé par Miguel Courtois

… avec José Garcia, Natalia Verbeke, Bernard Le Coq, Jordi Molla, José Coronado… Sortie France : 7 mai 2008

Enquête espagnolante prenante sur le thème du GAL, ce groupuscule tendance pieds nicklés chargé dans le plus grand secret par les hautes sphères étatiques de mettre hors d'état de nuire par tous les moyens illégaux les terroristes basques de l'ETA. Oeil pour oeil, dent pour dent. Dans ces méandres, deux journalistes (dont José Garcia - très bien), se mêlent de ce qui ne les regardent pas et se trouvent embarqués malgré eux dans la violence, la menace et le meurtre. Le film revêt sans doute pour l'Espagne une importance historique (un gouvernement a vacillé et un ministre de l'Intérieur a démissionné), pour nous autres, le film est un suspense rythmé, tênu et prenant qui n'est pas sans rappeler parfois les grandes heures du film américain d'enquêtes... Un bon film où se tissent les liens souvent étroits entre l'état de droit et la crapulerie gouvernementale secrète pour arriver à ses fins. Mais tout n'est pas si simple... Les réponses catégoriques sont délicates et difficiles. Un tantinet angoissantes, même.

Le site :
http://www.gal-lefilm.com/


« Cash » réalisé par Eric Besnard

… avec Jean Dujardin, Jean Reno, Valeria Golino, Alice Taglioni, François Berléand… Sortie France : 23 avril 2008

Moui. Bon. Bin. Euh... Ah oui, Cash, donc. Alors voilà, c'est l'histoire multi-vu, revu, re-re-vu de l'arnaqueur arnaqué qui arnaque l'arnaquée qui arnaque les arnaqueurs. Jean Dujardin est plein de bonne volonté et Jean Reno s'illustre par un jeu à faire pâlir un sac de farine. C'est sympathiquement inerte, installé que vous êtes sur votre canapé, un dimanche soir alors que vous avez interro de maths lundi matin à 8h30. Et c'est tôt 8h30. Si. Rien qu’un Cash-misère…

Le site :
http://www.cash-lefilm.com/

dimanche 1 juin 2008

"Le complot contre l'Amérique" de Philip Roth - Editions Gallimard


Et si c'était vrai ? Un roman de Philip Roth est en soi un évènement, mais que dire de ce livre exceptionnel qui nous laisse K.O devant le talent, l'imagination et la maîtrise d'un récit… Car Complot contre l'Amérique fait frémir. Si Charles Lindbergh, héros aviateur de l'Amérique des années 30, franc supporter d'un national socialisme grandissant de la nouvelle Allemagne, avait décidé de se présenter et de remporter l'élection présidentielle de son pays en 1940 ? C'est l'inimaginable parti pris qu'a choisi de développer l'auteur en nous entraînant dans l’ornière d'une Amérique devenue pronazie au plus haut niveau de l'état. Dans cette Amérique-là, Philip Roth nous raconte la vie de la famille… Roth, juive et new yorkaise. Leur histoire au travers de la Grande Histoire est ici imaginée : le père, employé, résistant comme il peut… la mère, perdue, effrayée… le grand frère, paradoxalement adhérent sans réserve à la nouvelle politique… enfin, le petit dernier, Philip qui ne comprend pas tout, mais qui devient le témoin essentiel de cette tragédie.

C'est dès lors la descente aux enfers d'un pays à l'agonie, dirigé par l'insinuation, les non-dits, guidé par l'apparition des vices enfouis et les résurgences antisémites. Un livre dans lequel se côtoient F. D. Roosevelt, Henry Ford, Goebbels, Goering, Randolph Hearst, Himmler ou encore J. Edgard Hoover qui font comme si les Etats-Unis étaient l’allié objectif d’une l'Allemagne qui prépare et fera la guerre. Rien n'échappe à Philip Roth, l'auteur. Pas une mesquinerie, pas une lâcheté, pas un abandon, pas une âme qui drape sa dignité d'homme d'un frêle mouchoir de poche. Rien. Il dresse le portrait d'une société décortiquée au scalpel de son malheur, dans une fiction sidérante. On y croit. On doute. Un livre incontournable.

dimanche 25 mai 2008

"Le Manifeste" de Stéphane Osmont - Editions Grasset


Après avoir mis à mal le fric qui monte à la tête de l'univers de la finance et de la banque dans Le Capital, Stéphane Osmont traque cette fois le monde politique dans Le Manifeste. Second volet d'une trilogie dont le troisième volume, L'Idéologie, vient par ailleurs de sortir chez le même éditeur, Grasset. Cette fois, donc, l'auteur met en scène Abel Moreau, premier ministre de son état. L'homme revient de loin, lui qui depuis ses débuts n'a jamais voulu autre chose que... ne pas savoir ce qu'il voulait. D'abord juriste raté puis député suppléant par hasard, il entre dans le jeu politique mine de rien sous les quolibets des membres impitoyables d'une Assemblé nationale peu enclins à faire de cadeaux au bizut peu concerné, et souvent maladroit. Revanchard, se prenant peu à peu au jeu, Abel Moreau devient ambitieux, carnassier puis rien de moins qu'indispensable à ses nouveaux « collègues » politiques... Ministre puis enfin, le saint des saints : Premier ministre. Et paranoïaque.


En état de grâce, l'homme de rien devenu le Politique du tout, bénéficie d'une conjoncture économique idyllique. Note de synthèse sur les comptes publics (...) Rythme effréné de la croissance du PIB, surplus de recettes fiscales, recul du taux de prélèvements obligatoires, résorption des déficits et de la dette : les prodiges de la prospérité qui m'accompagnent depuis mon arrivée à Matignon ne se démentent pas. Non, Abel Moreau ne rêve pas. Dans cette économie d'abondance où le problème n'est plus tant la répartition du peu entre tous, mais le trop plein pour chacun, le Premier ministre n'a d'autre choix pour satisfaire encore plus le bien-être général que d'inventer une nouvelle société. Ce sera la Fashion Nation, une société qui devra se spécialiser dans le business de l'Art de vivre et fusionner avec... l'Italie et l'Espagne. Dans ce climat tout rose, la Politique-friction ne pouvait pas rester inerte. Car Abel Moreau a quelques problèmes à régler avec lui-même, avec la piazza Belli et le pont Garibaldi de Rome, avec son amour de jeunesse, avec ces terroristes qui lui cherchent personnellement les noises, avec un ministre de la Défense, ennemi juré, qui ne pense qu'à lui prendre sa place... Un Premier ministre qui a du pain sur la planche avec sa dose quotidienne d'insomnie et de pilules de Dexedrine.


Stéphane Osmont, énarque usant ici d'un pseudonyme, est un observateur attentif et ironique des arcanes des ministères et de la Représentation nationale. Il s'amuse (et nous aussi) à marquer au fer rouge les travers, les inepties, les errements, les chausse-trappes, les délires, les rêves de grandeur des gens arrivés au sommet de leurs ambitions. Ces pétages de plomb en série n'ont de cesse de nous renvoyer à l'absurdité d'un Pouvoir laissé aux professionnels du Pouvoir qui ne conçoivent sans doute pas de vivre sans... Le Manifeste est une plongé en absurdie qui a le mérite de remettre les idées en place et de recadrer la Politique à hauteur d'Homme. L'humanité en moins. C'est grave, docteur.

dimanche 18 mai 2008

"L'Interprétation des meurtres" de Jed Rubenfeld -Editions Panama

Etats-Unis. New York. Début 20ème siècle. Tout commence le 29 août 1909 alors que le psychanalyste Sigmund Freud vient à peine de faire son premier pas sur la terre ferme après une croisière transatlantique. Il débarque ainsi dans le Nouveau monde, invité à être la vedette autrichienne de quelques conférences initiées par une université américaine… Il n’en faut pas plus à Jed Rubenfeld pour entraîner le lecteur dans une série de meurtres à tendance psychanalytico-crapulo-sado-masochiste. Les psys, le flic et le légiste en sa compagnie mènent l’enquête.

Parce que l’auteur du livre est un malin. Prenant à bras le corps l’histoire de Big Apple, très détaillée, aux rendus minutieux et passionnants, Jed Rubenfeld nous trimballe dans la très haute société New Yorkaise de l’époque : riche, conquérante, pionnière et fondatrice de la future toute puissance américaine. Dans ce contexte, il promène le lecteur dans les balbutiements de la psychanalyse en faisant du narrateur de l’enquête un… psychanalyste, disciple de Freud. En quelque sorte, le porte-parole du Maître qui apparaît finalement peu, et qui tentera de dénouer les nœuds des personnages complexes, se payant le luxe de même parfois, ô diable, le contredire.

Inutile, avant de commencer la lecture de L’Interprétation des meurtres, de se croire obligé d’être un cador de la psychanalyse. Tout est ici abordable facilement, à l’image d’une psychanalyse qui n’en est encore qu’à ses prémices et de fait, donc, abordée avec didactisme et simplicité par l’auteur. On passe ainsi de la petite fille riche, à la femme battue en passant par les bas-fonds, la jalousie, les instincts primaires et le complexe d’Œdipe sans coup férir. Les chapitres sont courts, vifs, alertes, passant d’un point de vue à un autre tout en mélangeant une série d’histoires qu’il serait délicat de révéler ici, suspense oblige. Freud est le plus souvent un spectateur attentif, un point d’ancrage, une référence écoutée par le narrateur qui mène son enquête. N’allez pas imaginer qu’il puisse devenir un Sigmund Holmes ou un Sherlock Freud crapahutant avec son fidèle Watson vers de nouvelles aventures. Jed Rubenfeld nous gratifie d’une bonne histoire, intelligente, documentée et attrayante pour les neurones. De quoi largement en faire quelques bulles effervescentes et champagnisées. Un plaisir de lecture à ne surtout pas bouder.


dimanche 11 mai 2008

"Mongol" réalisé par Sergei Bodrov


Film kazakh, allemand, russe, mongol.… avec Tadanobu Asano, Honglei Sun, Khulan Chuluun. Scénaristes : Arif Aliyev et Sergei Bodrov. Date de sortie France : 9 Avril 2008.


Nan ? Sans déc' ? Dites moi pas qu'c'est pas vrai ? Personne, je dis bien personne n'a vu "Mongol" réalisé par le Russe Sergei Bodrov ? Alors je vous le dis rien qu'à vous : probablement un des meilleurs films que j'ai pu voir depuis le début de cette année. Je résume : l'ascension au Pouvoir de celui qui allait devenir l'unificateur de la Mongolie, Gengis Kahn. Film remarquable à l'image sublimissime où se mêlent âpreté et violence... ressentiment et vengeance... douceur et tendresse... amour et fidélité. Le réalisateur s'est attardé sur la légende de Gengis Kahn, son arrivée aux commandes d'un pays qui n'en était pas encore un.. De son enfance à son état d'Homme, conscient de son Destin de bête traquée par ceux qui n'auront de cesse de vouloir sa perte. Il y a dans ce film les fulgurances des combats, de la survie, des corps martyrisés, mais aussi les foudres du paisible qui ne durent jamais très longtemps. Son parcours est semé d'embûches, de trahisons et de quelques geôles. Un film magnifique, parfois torturé, mais toujours libre. In-dis-pen-sa-ble.

Le site : http://www.mongol-lefilm.com/

lundi 28 avril 2008

"Et si c'était niais ?" de Pascal Fioretto - Editions Chiflet & Cie


Un pastiche. Avec deux glaçons. Pascal Fioretto, avec Et c’était niais ?, n’y va pas avec le dos de la cuillère. Pour son ouvrage dont l’histoire est anecdotique (la rentrée littéraire approche, tous les écrivains d’une même maison d’édition disparaissent un à un, l’inspecteur mène l’enquête…), l’auteur a convié pour chacun des chapitres un auteur reconnu dont il s’amuse à décortiquer le style, les gimmicks et quelques apparences (pas si trompeuses). C’est ainsi que l’on voit débouler, dans l’ordre, Denis-Henri Lévi, Fred Wargas, Marc Levis, Mélanie Notlong, Pascal Servan, Bernard Werbeux, Jean d’Ormissesson, Jean-Christophe Rangé, Frédéric Beisbéger et Anna Galvauda, partie intégrante d’une histoire à dormir debout dont ils sont les protagonistes moqués et les auteurs pastichés pour le régal des zygomatiques.

Parce qu’il faut bien l’avouer, on rigole franchement de ce feu d’artifice où se mélangent et se côtoient quelques auteurs-stars du monde de l’édition d’aujourd’hui. En reprenant à son compte leurs façons reconnaissables (et inimitables ?) entre toutes d’écrire, l’image qu’ils véhiculent d’eux-mêmes, Pascal Fioretto est irrévérencieux, intelligemment taquin et peut taper là où ça fait (un peu) mal. Pour en rire. On découvre, s’il en est besoin, un Denis-Henri Lévi arrogant et prétentieux, accrochée à une conscience exacerbée de sa magnificence, une Christine Anxiot hystérique (sic) pour une cartouche d’imprimante qu’elle souhaiterait changer, une Mélanie Notlong en prise avec le… pourri, Fred Wargas qui offre au livre son héros, le commissaire Adam Seberg résolument perturbé par son passé, Jean d’Ormissemon jouant au jeune ou encore Anna Galvauda plongeant le roman dans la pauvreté, pataugeant dans le sordide. Bref, nous ne sommes pas perdus.

Dans tout ce mic-mac, l’enquête menée est cohérente dans son peu d’intérêt. Elle laisse toute sa place aux écrivains-invités contre leur gré. Pas besoin d’être un spécialiste (re)connu mondialement de chacun d’entre eux. Il suffit de se laisser porter, puisque au-delà du plaisir de découvrir les différents styles derrière lesquels se cache Pascal Fioretto, se camoufle également l’envie de voir triturer les égos démesurés de certains, avec une certaine méchanceté jouissive, mais surtout avec une certaine lucidité mâtiné d’un don de l’observation et de l’adaptation remarquable. On reste admiratif du travail d’orfèvre mené par l’auteur. On s’extasie. On ricane. On se moque. On se régale.

lundi 21 avril 2008

"Socrate dans la nuit" de Patrick Declerck - Editions Gallimard


Ronchon. Mal embouché, Acariâtre. Phallocrate. Misogyne. Mal luné. Enervé. Père qui s’ignore. Cornelius Van Zandt, c’est un peu tout ça lorsqu’il annonce dès la première ligne du roman de Patrick Declerck : « Je suis mort le 5 août 2005, à 8h47 exactement. Je le sais parce que j’ai regardé ma montre ». Roman ? Pas si sûr lorsque l’on sait que l’auteur de ces deux phrases est lui aussi atteint du même mal : une tumeur au cerveau. Alors, dans le foisonnement du mal-être, dans cette vie où est suspendue au dessus de la tête du narrateur cette épée de Damoclès, la mort à l’affût, on découvre un homme souvent bourru, parfois rustre, épicurien, observateur en coin de sa propre vie ; ses regrets, ses espoirs, ses envies qu’il ne se sent plus le droit d’avoir face à un horizon d’avenir trop étriqué pour que sa carcasse imposante s’immisce dans la vie. La vraie.

Patrick Declerck règle dans un style brillant ses comptes avec lui-même, avec son passé, lucidement, alors que rôde alentour ses errements d’homme, ses remords, ses impasses… En filigrane, comme un ultime message à sa fille qu’il connaît si peu, si mal, avec qui il voudrait tant communiquer, tant rattraper tout ce temps perdu. Perdu définitivement. On oscille entre le malaise d’un homme en sursis et la volonté à tout crin de ne rien oublier… De marteler les instants sereins de la vie, de raconter l’enfance, les amis, les potes, les amours, les traces d’un parcours où se baladent quelques femmes, des maîtresses, une épouse, le vin, les bonnes bouffes et la littérature. L’écriture en attelle, Cornelius-Declerck scrute cliniquement son Etat d’Homme en imposant la pensée de Socrate condamné à mort comme lui, qui nous suit pendant tout le livre.

C’est alors un va et vient permanent particulièrement maîtrisé entre les vies de Cornelius et la philosophie de Socrate, sa guest-star. Patrick Declerck, en érudit, soumet le lecteur à l’épreuve de la pensée profonde en se révoltant, en provoquant, en interrogeant son prestigieux invité. On peut parfois se perdre dans les dédales de la Pensée, être frustré par une méconnaissance avérée de l’histoire et des mots du philosophe, mais l’on n’en reste pas moins interpellé par les questionnements d’un homme qui n’aura de cesse de démontrer à la fois son envie et sa soif de vie, mais aussi l’ambition d’en finir au plus vite. Une ambivalence terrifiante que l’on ne comprend que trop bien.

lundi 14 avril 2008

"L'erreur est humaine" de Woody Allen - Editions Flammarion


En entrapercevant la couverture jaune flamboyant du dernier livre de Woody Allen, la première pensée aura été de se demander si L’erreur est humaine n’était pas la réédition d’un ancien livre oublié. Vérification faite, non. Le maladivement new yorkais publie donc une série de nouvelles inédites (très courtes) où se côtoient, comme d’habitude, le drôle, l’absurde et des situations que le commun des mortels fuirait à toutes jambes. Très inspiré par l’actualité insolite et les faits divers (l’auteur lit beaucoup le magazine Times, très cité dans l’ouvrage), Allen rebondit sur des thématiques où il a visiblement décidé de mettre son grain de sel de sa patte la plus inimitable. Il malmène ainsi ses quelques démons de toujours comme la physique quantique, la philosophie, les pseudos écrivains à tendance maxi-intello, les producteurs véreux et les scénaristes à la ramasse ou encore les entrepreneurs du bâtiment (une vengeance personnelle ?), la vente de prières par Internet, Mickey Mouse et même les arracheurs d’étiquettes de matelas, de dangereux pervers. Avec tout ça, inutile de dire que les aficionados du névrosé réalisateur y retrouveront leur Maître dans toute sa splendeur.

Toutefois, il faut bien avouer que la mécanique bien huilée des textes laisse parfois un goût de monotone et de déjà vue pour qui connaît bien l’œuvre d’Allen, qu’elle soit cinématographique ou littéraire. On peut aussi reprocher dans cette traduction la présence d’énormément de références un peu obscures, faute d’explications de la part de l’éditeur. L’erreur est humaine est à mettre, quoi qu’il en soit, entre toutes les mains pour qui a envie de passer un (très) bon moment avec la rigolitude en bandoulière.

lundi 7 avril 2008

"L'affaire Jane Eyre" de Jasper Fforde - Editions Fleuve Noir

L’imagination au Pouvoir. Un leitmotiv qui serait probablement loin de laisser insensible cet écrivain gallois, Jasper Fforde, qui a décidé de mettre au service de la littérature sa folie naturelle. Car il faut bien le dire, l’homme ne semble plus avoir toute sa tête lorsqu’il met en scène Thursday Next, détective aux OpSpec, une unité spécialisée dans les traques du plagiat littéraire, du trafic d’éditions originales de livres ou encore dans l’irréfutable preuves que Shakespeare est le véritable auteur de… ses pièces. Dans le monde de Thursday Next, un autre monde, les Choses et la distorsion du Temps qui passent côtoient sans vergogne le farfelu et le délire.

Pour cette première aventure, l’auteur a placé son héroïne en bien fâcheuse posture. Cantonnée dans son habituelle et parfois monotone travail d’enquêteuse, elle se voit contrainte par la force de choses à opérer son grand retour dans la ville de son enfance et de ses premiers émois, Swindon. Là, entre un dangereux psychopathe candidat au poste de plus grand criminel de l’Histoire de la littérature, des parents à l’ouest, un oncle inventeur (la machine à gommer les souvenirs, la voiture caméléon, le papier carbone qui traduit dans une autre langue ce que l’on y écrit, la machine capable de reconnaître l’odeur d’un criminel, l’olfactographe, ou encore… les asticots correcteurs d’orthographe…), miss Next retrouve ses marques et son amour de toujours sur le point de se marier. Au final, une Thursday qui se trimballe suffisamment de casseroles psychologiques, lestée des poids du passé, pour justifier son besoin de folie.

De quoi déprimer ou dépasser l’entendement de la réalité avec une histoire où les personnages se voient transporter dans les pages des chefs d’œuvre de la littérature pour parfois en changer le cours, ou tout faire pour n’en rien modifier. C’est la mission qui incombe à ce détective jamais en jupon lorsque le terrifiant Achéron Hadès décide qu’il tiendra le monde en haleine avec le vol de l’édition originale de Jane Eyre de Charlotte Brontë dont il peut changer l’histoire à volonté. Une perspective insupportable pour le commun des mortels dans l’univers de fantaisie de Jasper Fforde. Thursday passera à l’attaque…

Mais dans ce foisonnement et cette originalité débridée, l’auteur cabotine un peu. On a parfois l’impression qu’il bombe le torse en vous faisant un clin d’œil : z’avez vu comme j’ai de l’imagination !!??. Alors, parfois, Fforde se perd un peu dans les dédales de son histoire, digresse à loisir en laissant paraître ses trucs, voire ses tics d’écriture avec un fin qui traîne en longueur. Mais on reste pantois, impressionné, par ce mélange de roman policier, de conte déjanté et de voyage pour l’anticonformisme. Un voyage en première classe.


Le site : Japser Fforde

mardi 1 avril 2008

Thomas VDB joue "En Rock & en Roll"

Thomas VDB, VanDenBerghe pour les intimes, est un Enfant du rock. Cet insolent chronique, journaliste rock et ancien rédacteur en chef de Rock Sound, investit une des petites salles du Théâtre du Temple à Paris pour son spectacle mi-poilant mi-indispensable : En rock & en roll. Depuis tout petit, affalé sur son lit de tout jeune homme, passionné par la vie de Oderus Urungus, chanteur de Gwar (hin ?), Thomas lit, scrute et décortique la presse musicale pour être… rock star. Mais parce que la guitare c’est trop long et dur à apprendre, il sera critique. Destin d’addict aux vinyles et à… Queen, l’homme raconte avec la tonicité d’un Iggy Pop survitaminé son épopée de journaliste aux prises avec les affres du rock, du pas rock et du rock, quoi .

On rigole franchement de sa subjectivité sournoise et assumée, de ses mimiques et de la complicité objective avec un public pas nécessairement dans l’obligation d’être un dictionnaire du rock ambulant. Revisitant à sa façon l’Histoire de la musique, faisant le tri dans nos égarements musicaux coupables, Thomas VDB s’amuse de lui-même en ironisant sur ses rencontres professionnelles. Jouant tous les rôles, il met en scène la vacuité et le sérieux navrant des similis stars tentées de se la raconter plus que de raison. Se mélangent ainsi les petites anecdotes entre amis où se côtoient rageusement les cadors du rock et les guitareux à la petite semaine… Jean-Louis Aubert, Glorious, AC DC, Corleone, Pete Best et Les Beatles, Johnny Hallyday, Tommy Lee et Mötley Crue, Marduk (!!??), Cali, Miossec… tous dans le rôle de la victime du Règlement de compte à OK Rock-al. Bref, une galerie de portraits présentée sans pincettes, un spectacle où il est urgent d’accourir jusqu’au 26 avril. Yeah !

C’est là que ça se passe : Théâtre du Temple, 18, rue du Faubourg du temple, Paris 11ème. Du mercredi au dimanche (18h45 le dimanche). Place : 20 euros – Tarif réduit : 15 euros. Tél. 01 43 38 23 26

Sites : thomasvdb.com et myspace.com/tomvdb

vendredi 28 mars 2008

"Bouche cousue" de Mazarine Pingeot - Editions Julliard

Mazarine. Il est des prénoms qui se suffisent à eux-mêmes… A peine prononcés, ils disent presque tout. Enfin le croit-on. Parce que longtemps, la fille (très) longtemps cachée de François Mitterrand n’avait œuvré qu’entre littérature malhabile et présence télévisuelle anecdotique. Avec la sortie chez Julliard en 2005 de Bouche cousue, la jeune femme décide de se livrer et de s’adresser à cet enfant qui naîtra prochainement… Parce qu’un jour tu ouvriras des livres qui parlent de lui. Avant que tu ne découvres ce qu’on a fait de cet homme, mon père à moi, je dois réveiller ma mémoire, et te protéger de notre histoire en clarifiant la mienne.

Au gré de ses vérités, Mazarine égrène une sensibilité de petite fille à la fois traumatisée par une situation hors norme, être un mystère de la République, et son bonheur de le voir, Lui, chaque soir assis au bord de son lit avant qu’elle ne s’endorme. Comme tous les pères. Qu’elle puisse enfin l’appeler papa sans craindre de trahir un secret si bien gardé. C’est cette émotion-là que distribue sans faux-fuyant Bouche cousue : cette capacité à rendre ce qui nous semble impossible, palpable, et notre imaginaire la concernant, quotidien. Mazarine raconte ses rêves de gamine peut-être déjà trop mûre pour conserver une certaine naïveté. Elle qui, si souvent, regardait jouer dehors de petites voisines sans qu’elle puisse les rejoindre, de peur de s’attacher à l’une d’entre elles et de Tout lui raconter. Ne pas s’approcher trop près de la réalité pour ne pas trahir un secret. Vivons un peu heureux, mais vivons cachés.

Et puis cet enfant à naître. Il faut vider son sac, se comprendre… mais s’affirmer aussi. Alors Mazarine raconte… elle raconte les lambris des Palais, ses week-ends à la campagne avec Lui installé dans un lourd fauteuil avec ses livres, le soleil qui réchauffe les âmes pour se sentir en famille, sa mère si farouchement amoureuse et secrète, leurs gardes du corps, l’école, l’adolescence, ses premiers émois pataugeants, son Amour, les regards sur elle, inquisiteurs ou compatissants, ceux qui lui veulent du mal, ceux qui croient lui vouloir du bien… l’hôpital, la maternité… la mort. Tout est sensible, honnête, à vif sur des plaies pas encore tout à fait cicatrisées. D’un voyage que l’on pensait celui d’une enfant très (trop) gâtée, on se pose au bout du compte sur des sables mouvants : des fêlures, des absences, un sentiment d’inachevé… Une universalité des manques, comme tout un chacun, en somme.

dimanche 23 mars 2008

"MR73", réalisé par Olivier Marchal

Par Betty Poulpe

... avec Daniel Auteuil, Catherine Marchal, Olivia Bonamy, Gérald Laroche, Francis Renaud... scénariste : Olivier Marchal, sortie France : 12 mars 2008,
site officiel : http://www.mr73-lefilm.com/

Louis Schneider, flic à la SRPJ de Marseille, est plus que fatigué, il est fini. Ses collègues, sa hiérarchie aimeraient en tous cas le croire. Ses rencontres avec la dive bouteille sont fréquentes. Une fois, deux fois de trop, il est lâché, écarté. C'est un fantôme du passé, Justine qui lui apporte la rédemption, l'occasion de partir en soldant les comptes.

Avec "MR73" Olivier Marchal, ex-flic passé du côté des salles obscures, met un point final à son tryptique initié avec Gangsters (2002) puis 36 Quai des Orfèvres (2004). Mais surtout il signe là un grand film noir, loin des adaptations vargassienne ou grangézophile (pour moi, le deus ex machina métaphysico-mystique n'a rien à faire dans un policier, quand je veux du fantastique je lis de l'heroïc fantasy). L'intrigue sert de prétexte pour montrer les blessures mortelles d'un homme, comme les autres, mais qui a accepté d'en chier en endossant sa fonction de flic. Daniel Auteuil est parfait, humble comme il sait l'être, à sa place. L'histoire est simple mais tous les efforts de Marchal se sont portés sur la psychologie des personnages, mis en valeur par une lumière très travaillée. Le tableau final est sombre mais très réussi et je lui pardonne volontiers les quelques excès de symboles (la pluie ça lave...) comme j'avais pardonné ses excès à Frédéric Schoendoerffer sur Truands. Le retour du noir français ? J'en rêve...


A lire : une interview de Daniel Auteuil dans et sur le site de Studio magazine de mars 2008 qui en dit long sur l'attachement du comédien au noir.