mercredi 10 août 2011

L.A. Noir" de Tom Epperson - Le Livre de Poche policier

Dany ne sait pas d'où il vient, mais sait avec qui il vit. Amnésique dans un Los Angeles des années 40, il passe son temps dans une bande maffieuse sous les bons offices d'un caïd qui l'a pris sous son aile. Pourquoi ? Comment ? Mystère... Mais Dany aimerait comprendre, savoir qui il est réellement... Savoir si sa façon de tuer et de régler son compte aux ennemis de son boss sont dans ses gènes ou bien seulement un réflexe conditionné par son instinct de survie ou un apprentissage sur le tas. Dany patauge, s'interroge, tombe amoureux de la minette de son chef, mais enquête aussi...

Il en met un temps, Tom Epperson, pour installer son histoire un peu paresseuse. Plus de 120 pages au compteur et l'on se demande encore où est-ce que l'on va. Puis, comme souvent (toujours ?), c'est un meurtre qui sauve la mise et emballe l'histoire. Dany qui se pose des questions, louvoie et observe laisse la place à Dany qui sait, en pleine action aidé par son mystérieux voisin de palier et motivé comme pas deux par les yeux aux abois de Darla. Le roman, en puisant dans les clichés d'une Californie suintante et embourbée dans sa racaille toute puissante, tente de nous emporter dans la lignée des films "Chinatown" de Roman Polanski ou de "LA Confidential" de Curtis Hanson.

Mais n'est pas James Ellroy qui veut, et les traces dans lesquelles se lance Epperson semblent bien minces. Là où Ellroy sait mieux que quiconque englober ses histoires dans l'Histoire de l'Amérique avec un grand H, les Etats-Unis d'Epperson semblent à l'étroit, trimballant des personnages caricaturaux et prévisibles qui plombent un peu cette histoire-là plus que de raison. On s'ennuie en effet un peu des mystères et de l'action du livre. Mais on peut aussi comprendre pourquoi le réalisateur Ridley Scott en a acheté les droits pour en faire un film : concurrencer ses ainés avec un film véritablement noir, cette fois.

Chronique réalisée dans le cadre de l'opération Babelio Masse Critique

dimanche 17 juillet 2011

"Le jour où Gary Cooper est mort" de Michel Boujut - Editions Rivages

Michel Boujut avait quelques compte à régler. Avec son passé, son histoire... Critique cinéma vénérable ("Charlie Hebdo", "France Culture", "Telerama", Paris Première, etc.), cocréateur de la mythique, indispensable et seule véritable émission TV sur le 7ème Art à la télévision, "Cinéma, Cinémas", il livre son fardeau d'une vie. C'est lui qui le dit. Boujut était d'une génération qui va connaître la guerre. Celle d'Algérie. Celle qui, jeune soldat en service commandé, lui fera décider qu'il ne s'agit pas de la sienne. Il sera déserteur... décidé.

C'est à ce retour en arrière auquel nous convie l'auteur. Emblématique des conflits d'une jeunesse avec elle-même de la fin des années 50 et du début des années 60, c'est l'histoire d'un homme qui justifie son acte ultime d'un pays en guerre. En défiant la société avec un "non" à ce bourbier qui se voile la face, Boujut nous raconte sa conscience de jeune homme et sa vie d'homme en devenir. "Le jour où Gary Cooper est mort" est une thérapie qui permet à son auteur de reprendre à zéro le processus intellectuel d'une décision qui le marquera au fer rouge. C'est aussi le retour à une histoire familiale touchante marquée par les deux "grandes" guerres (la 1ère et la 2nde) qui verront son grand-père et son père aux prises avec des destins tragiques et dont l'auteur garde une trace indélébile.

Eloge de l'indépendance d'esprit, ce livre est aussi l'histoire d'un homme qui devra longtemps vivre discrètement, voire caché, et qui n'aura que pour seule thérapie les salles obscures. Lieu de paix et de découverte de ses propres sentiments par excellence, le cinéma sera pour Michel Boujut une porte de sortie salvatrice qui ouvrira encore un peu plus son espace des considérations et des combats du monde. J'aurais sans doute aimé que le critique parle un peu plus des films de sa vie, qu'il nous plonge dans sa passion, mais en liant intimement son parcours d'être humain à l'Histoire de France, il a fait le choix de la confession remarquablement bien écrite des échardes qui lardent son âme meurtrie. En homme debout, peut-être a-t-il maintenant trouvé sa paix intérieure peu avant son décès en mai dernier... Une lecture qui reste toutefois un peu lointaine. Générationnelle, sans doute.

lundi 20 juin 2011

"La mort d'Edgar" de Franz Bartelt -Editions Gallimard


Il y a des livres de nouvelles qui correspondent tout à fait à l'idée que l'on peut se faire d'elles. "La mort d'Edgar", sans conteste, truste à lui tout seul le cahier des charges d'un tel exercice : être dans le vif du sujet, des personnages campés sans fioritures, une plume précise et efficace, un scénario implacable, une histoire originale déroulée sur du velours, une fin surprenante. Tout y est.

Alors, on se laisse balader par Franz Bartelt qui nous emmène là où il veut. Dès sa première histoire qui donne son titre au livre (ma préférée), ce sont les "petits gens" accablés par la mort du jeune frère inconnu d'un austère et secret habitant du village. Les portraits dressés par l'auteur rivalisent de drôlerie, de pathétique ou encore de burlesque lorsque "Gardin s'éveilla" alors que tout le monde, absolument tout le monde, le croit mort ou que Sylvie dans "Une sainte fille" passe toute sa vie à être considérée comme "sacrée vicieuse".

Les mécaniques quasi-policières mises au point par Bartelt feraient trembler le meilleur des inspecteurs face aux envies quotidiennes de suicide d'un personnage systématiquement sauvé par un autre ("Le puits"). On est estomaqué par l'audace du "héros", à qui dans une seule et même journée tout réussi ("Le meilleur des jours"). Ou encore ce couple dont la relation est mathématiquement liée ("Parfait amour"), effrayant digression sur notre illusoire besoin de perfection.

Et puis il y a ces incursions dans le monde des arts. Impitoyable monde des arts. On s'amuse ainsi de cet écrivain qui par faiblesse d'imagination va laisser son épouse jouer le rôle de sa muse prête à tout pour la création littéraire ("Un vrai romancier"). Ou encore, dans "Histoire de l'art", ce besoin intrinsèque du créateur de se rapprocher coûte que coûte de l'Art sublimé jusqu'à la caricature de l'humain mis en situation d'être l'œuvre elle-même, admirée et visitée.

Franz Bartelt triture, manie et met en scène la folie des hommes. Il invente et sur-joue leurs défauts avec le recul moqueur, trempant son style souvent imagé et brillant, laissant une place de choix à une ironie décomplexée. Il nous emmène dans ses voyages, comme dans un rêve où les faits, les personnages, les couleurs, les décors s'entremêlent chaotiquement pour finalement retomber sur leur pied. Ce voyage en "iconoclastie" fait un bien fou. Une folie douce.

Merci à Amanda d'avoir, comme souvent, si bien attiré mon attention sur ce livre.

lundi 30 mai 2011

"L'honorable société" de Dominique Manotti et DOA - Série Noire Gallimard



L'Honorable société, ce n'est pas qu'un leitmotiv nous rappelant la Mafia. Sous la plume du tandem Manotti-DOA, il s'agit de la "bonne société". La très bonne société. Celle du beau linge représentée par les mondes politiques et celui des affaires bien sous tous rapports. Nous sommes entre les deux tours d'une élection présidentielle. Chacun des deux candidats trimbale suffisamment de casseroles pour se lancer dans la restauration tandis qu'autour d'eux, et avec leur complicité, se trament les chausse-trappes, les tractations et autres règlements de comptes leur permettant de faire place nette. Et comme dans tout bon polar, c'est par un assassinat que la mécanique se met en branle. Celui d'un agent de sécurité travaillant pour le fleuron du nucléaire français et dont on apprend qu'il est en fait policier en mission.

A partir de là, Manotti-DOA déclinent une mécanique remarquablement huilée où le Politique n'est pas sans ressembler à ces gens qui nous gouvernent et le technocrate sans nous rappeler ces crapules en col blanc. Ces hors-la-loi bon teint qui contrôlent un groupe de BTP, qui négocient et complotent dans les couloirs discrets... Tout ce petit monde de connivence, qui s'entrecroisent, voit forcément d'un mauvais œil que les choses ne tournent pas comme elles ont été négociées contre un peu de Pouvoir et/ou quelques espèces sonnantes et trébuchantes. Surtout quand l'imprévisible s'embarque malgré lui dans la tempête d'une affaire d'Etat : un journaliste anglais sur le retour enquête, quatre apprentis écoterroristes dépassés, un flic revenu de tout surtout depuis qu'il s'est fait virer d'une précédente affaire politique, des déchets radioactifs baladeurs, des montages financiers secrets...

Manotti-DOA se défendent d'avoir écrit un roman à clé. Mais comment ne pas tenter de mettre des noms sur leurs personnages et sur notre environnement économique et politique ? Un candidat à la présidentielle hyper-actif, colérique et sur le point de divorcer, un patron du Commissariat à l'énergie atomique (CEA), un groupe de BTP lié aux médias tout puissant et prêt à tout... Il y a un certain plaisir à se retrouver sur ce terrain d'une actualité et d'une histoire qui se voudrait fictive. Alors évidemment, en lisant "L'Honorable société", on peut avoir l'impression de déjà lire le scénario un peu sec d'un film avec, peut-être, un manque d'épaisseur psychologique, à défaut d'une œuvre littéraire stricto sensu. Il n'en reste pas moins que ce livre déroule une action sans accro, au tempo battu en mesure. Tour à tour, les auteurs situent l'action du point de vue de chacun des personnages, ce qui en donne son rythme, laissant de côté toute monotonie. On ne s'ennuie pas et on frissonne un peu de croire tout cela possible. En pleine dichotomie, on se sent loin de tout cela parce que nous sommes un peu trop naïf alors qu'il faudrait être sans doute un peu (juste un peu) paranoïaque de temps en temps pour paraître moins con, moins largué par les mensonges qui nous entourent. Un thriller-polar salutaire, en somme.

lundi 16 mai 2011

"Comment je suis devenu un écrivain célèbre" de Steve Hely - Editions Sonatine




Est-ce qu'il n'y aurait pas, quelque part, l'idée enfouie tout au fond de nous que l'on pourrait/voudrait être l'écrivain qu'il faut avoir lu ? Ayant cédé moi-même à la tentation de l'écriture avec l'auto-publication de deux livres dont j'ai déjà eu l'occasion de parler sur ce blog (Thomas s'en fout + Comme des papillons dans les phares), le roman de Steve Hely allait-il me donner quelques clés cachées pour les portes de la gloire ?

Peu importe la réponse, en fait. Puisque l'essentiel est de passer un très bon moment avec ce livre qui dissèque scrupuleusement les confessions d'un auteur qui a envie d'être écrivain pour de mauvaises raisons : gloire, fric, fille(s), revanche... Car Pete Tarslaw, le narrateur, a tout compris. Il est célèbre grâce à son livre "Cendre dans la tornade" et il souhaite maintenant expliquer à tous son parcours et ses renoncements pour être dans le Top des classements des ventes sur amazon.com, et ainsi tenir la dragée haute à son ex- qui a le toupet de l'inviter à son mariage heureux. Vengeance. Toute petite vengeance.

Steve Hely s'amuse (et nous aussi) et n'esquive aucune bassesse de l'être humain dans la peau d'un écrivain en mal d'honneur. D'abord, il faut abandonner toute velléité littéraire... Si l'on veut être "in", il faut raconter une histoire, sirupeuse à souhait, scénarisée comme un conte moderne où les foules de lecteurs sont brossées dans le sens du poil pour lui tirer les larmes sur fond de trémolos tintinnabulants dans les phrases. Appuyant son récit sur des mécaniques déjà testées par des écrivains bien plus célèbres que lui, Pete Tarslaw assure que leur exemple doit guider l'apprenti du best-sellers en puissance. Au passage, quelques gouttes de soi (mais pas trop), et un scandale pour faire parler, selon le précepte des temps "people-izés" : dites du mal, dites du bien, mais dites quelque chose. Reste à saupoudrer l'ensemble de la soupe de marketing par une maison d'édition bien rodée à l'exercice de la manipulation, et le tour est joué.

Mais au final ? Le roman déroule son implacable méthode avec justesse. Mais à force de didactisme, peut-être est-il un peu trop haché par des cours donnés comme sur un tableau noir. Peut-être y aurait-il eu plus de force narrative à imbriquer d'avantage, et de façon romanesque, les "conseils" de l'écrivain arrivé à son premier succès. En tout cas, Steve Hely a réussi son coup pour un premier roman. Il suffit de lire pour ça la couverture de son ouvrage avec une citation du "Washington Post" en bandeau, bien lisible : "Elu meilleur roman de l'année". C'est peut-être un peu exagéré...

samedi 30 avril 2011

"Chevalier de l'ordre du mérite" de Sylvie Testud - Editions Fayard



Mais quelle mouche a donc bien pu piquer Sylvie Testud ? Celle du sommeil ? Celle de l'ennui ? Les deux ? Avec trois livres au compteur ("Il n'y a pas beaucoup d'étoiles ce soir", "Le ciel t'aidera", "Gamines"), l'actrice avait jusqu'alors raconté (un peu) des pans de sa vie, exploité ses peurs de jeune comédienne, ses angoisses de la vie, ses manques familiaux d'une plume futée, vive et plutôt drôle... Avec "Chevalier de l'ordre du mérite", elle se lance dans le roman en faisant cette fois seulement confiance à son imagination. Et patatras !

Tout sonne faux dans l'histoire de cette femme Wonder Woman qui veut tout bien faire en toute circonstance. Tout résonne toc dans ses relations avec son mec un peu trop mec. Avalanches de clichés lorsqu'il s'agit du monde du travail dans lequel évolue cette héroïne transparente, monomaniaque et chiante à mourir. Plus d'une fois ce livre aurait pu me tomber des mains. Plus d'une fois, je grognais dans mon coin de voir errer tristement Dame Testud dans son histoire de rien aux recoins du vide sidéral, à s'empêtrer dans des comportements et des dialogues tellement à côté de la plaque.

On voudrait comprendre, s'intéresser à son sujet. Mais peine perdue. On s'emmerde dans les méandres du nombril d'un personnage principal. On assiste à de piteuses scènes (le recrutement d'une femme de ménage, l'organisation d'une opération événementielle...). Rien ne colle dans ce livre. "Chevalier de l'ordre du mérite" ? Oui, beaucoup de mérite à finir ce livre...

lundi 18 avril 2011

"Le démon dans ma peau" de Jim Thompson - Folio Policier


Lou Ford, shérif adjoint de son état n'a rien à craindre. Personne ne soupçonnerait même qu'il puisse être violent, menteur, manipulateur et meurtrier. Sous ses airs de rien, il trimballe sa carcasse de flic dans un fond de paix royale du côté de Central City. Forcément, au bout d'un moment, il faut que ça déconne... Jim Thompson s'est mis dans les pas de Lou Ford et devient "je". C'est Lou malade qui raconte, à sa façon : premier degré, sans recul, avec la simplicité du gars en pleine impunité, un peu beaucoup benêt conscient de ce qu'il fait mais pas de la portée de ses actes, inéluctables. Parce qu'il peut tout justifier avec son enfance sous la pression d'un père considéré comme parfait par la communauté, ou avec le fantôme d'un frère assassiné. Par qui ? Plus que charmeur, Lou endort ses adversaires potentiels, sa belle gueule lui va comme un gant pour céder ensuite à sa violence intérieure contre laquelle il n'a pas la moindre envie de lutter pour qu'elle s'exprime sur les corps des autres. C'est comme ça, il n'y peut rien.


Jim Thompson excelle dans ce portrait d'un personnage creux comme un écho, sans aspérité, sans relief et banal comme une cigarette qui se consume, et qui cède à ses démons. Alors dans cette chasse qui s'ouvre contre lui, Lou pavoise, se pense intouchable avant de prendre vaguement conscience que l'étau se refermera irrémédiablement. Dans ce vide, dans ces assassinats, dans ces mensonges-là, on s'ennuie certes pas mal, mais la frayeur rentrée que dégage ce personnage de flic psychopathe porte le lecteur dans une boue friable de la folie. "Le démon dans la peau" colle aux doigts dans la chaleur suffocante du Texas. Dans ce périple autodestructeur, Jim Thompson n'est pas un juge de l'aveuglement, il suit consciencieusement Lou Ford conservant son sourire en coin niaiseux, vers son abîme... Il y a dans ce livre la torpeur de l'inconnu qui bouscule et martyrise les convenances, mais il y aussi ce désordre maladif des hommes contre lequel le commun des mortels ne peut rien. C'est effrayant. Fascinant.


Le livre a fait l'objet d'une adaptation cinématographique en 2010 (que je n'ai pas vue) sous le titre original du livre : "The killer inside me". Réalisé par Michael Winterbottom, le film met en scène Casey Affleck dans le rôle-titre. On retrouve également au casting Jessica Alba et Kate Hudson. La bande-annonce, là.