mardi 29 janvier 2008

Interview de Frédéric Maillard, auteur de "Bleu blanc brun"

Frédéric Maillard vient de publier aux Editions Denoël son premier roman Bleu blanc brun. Il m'accorde la première interview de ce blog qui inaugure ainsi, je l'espère, une nouvelle rubrique en son sein. Je l'en remercie.



Frédéric, votre premier roman est librement inspiré par la tentative d’attentat perpétré par Maxime Brunerie contre le président Chirac le 14 juillet 2002. Quel a été le déclic ? Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de réinventer ce fait divers et d’imaginer la vie d’avant de Brunerie ? Avez-vous enquêté sur la vraie vie de votre héros ? L’avez-vous rencontré ? Sait-il que ce roman existe ?

Précisons-le tout de suite. Romain Lécuyer n’est pas Maxime Brunerie. Si bien sûr le roman s’appuie sur cette date du 14 juillet 2002 et sur un fait, la tentative d’assassinat de Jacques Chirac par un jeune militant d’extrême droite, c’est avant tout un roman. Romain Lécuyer a sa propre psychologie, ses références, une histoire personnelle. Et si des faits se recoupent, c’est pure coïncidence. Car je me suis volontairement abstenu d’enquêter sur Maxime Brunerie. Bien que la tentation en ait été grande. Par la suite toutefois, le roman écrit, j’ai fait une petite recherche et j’ai constaté que certains points communs entre les deux anti-héros étaient troublants. Mais c’est probablement dû à la nature même des milieux que l’un et l’autre fréquentent. Alors pourquoi m’être intéressé à ce fait divers, en tout cas comme point de départ ? Tout simplement parce qu’il ne fait jamais oublier que le Mal est en sommeil au fond de notre société. Depuis 1945, nous avons développé un certain nombre d’anticorps. Mais pour peu que cette immunité vienne à faiblir, il se réactivera, soyons-en sûr.

On est frappé à la lecture de votre livre par votre connaissance du fonctionnement au jour le jour des militants et/ou sympathisants d’extrême droite, par le souci que vous avez du petit détail (leur organisation, leur réunion, leur comportement, la façon dont se prépare et se déroule la distribution de tracts, l’environnement, les amis de la cause, etc.). Est-ce un milieu sur lequel vous avez travaillé particulièrement, ou votre connaissance du milieu politique (je précise que vous êtes publicitaire mais aussi spécialiste de la communication politique) vous a permis d’extrapoler et de faire fonctionner votre imagination ?

Je n’ai aucune connaissance personnelle des cellules d’extrême droite ! Et si j’avais dû y pénétrer, c’aurait été pour mieux les connaître et les combattre. Mais comme vous le soulignez, j’ai une petite expérience des milieux politiques et de leur fonctionnement. Et si les idées sont différentes d’un parti à l’autre, les process et le raisonnement sont souvent identiques. Les Exercices imposés sont eux aussi les mêmes : tractages, meeting, discours,… En calquant un autre fond sur une même forme, je ne dois donc pas être trop loin de la vérité.

On est également surpris par la dichotomie qu’il existe dans votre livre entre cet étudiant-ado qui balbutie péniblement sa vie et son extrême acuité dans sa vision géopolitique des choses pour le moins très marquée. On a la sensation que vous avez beaucoup travaillé à faire de Romain un jeune homme intelligent, loin de la caricature facile, de l’imagerie habituelle des sympathisants d’extrême droite ? Qu'en pensez-vous ?

Je me suis refusé à faire le portrait d’un petit nazillon de base. Cela ne m’intéressait pas. J’ai voulu montrer plutôt que ces gens-là, je parle des militants d’extrême droite de façon générale, ne sont pas tous des skinheads. Ils sont parfois et même souvent intelligents, diplômés, cultivés. Ce qui les rend tout particulièrement dangereux. Mais cette intelligence est largement dévoyée. D’ailleurs, dans l’iconographie populaire, le Mal et ses différentes incarnations ont rarement un QI de poisson rouge. Le Mal est pervers, le Mal est retors mais le Mal est intelligent. N’oublions pas qu’à une époque, certains parmi nos plus brillants cerveaux (Céline, Drieu la Rochelle, Brasillach...) ont épousé ce type de cause. L’intelligence n’est pas une valeur en soi. Sa valeur se mesure à ce qu’on en fait.

Au bout du compte, lâché par tout le monde, Romain tentera de commettre l’irréparable. Mais il ne semble plus agir au nom d’une idéologie, mais en son nom, pour devenir Quelqu’un aux yeux de tous. N’est-ce pas finalement symptomatique de la société d'aujourd'hui où seules comptent ces quelques minutes de gloire ?

Vous avez raison de souligner que Romain, outre ses oripeaux idéologiques, est un pur produit de notre époque. Ne pas être connu et reconnu, c’est ne pas exister. En tout cas, ce sont les conclusions auxquelles peut parvenir un individu fragile. Romain est un être depuis toujours privé d’amour. Cela ne lui manquait pas trop tant qu’il n’avait pas conscience que sa situation était en cela anormale. Mais en découvrant, notamment au sein de la famille de son ami David, qu’une mère peut parfois aimer son fils, un manque s’est créé chez lui, renforcé par son absence de relation sentimentale. A défaut d’être aimé pour ce qu’il est, il va chercher à être admiré pour ce qu’il fait. Maintenant, il ne faut pas non plus mettre tout sur le compte de notre société cathodique. Les individus marginaux comme Romain, il y en a toujours eu. Les régicides ont existé bien avant les présidenticides. Et il est difficile de savoir aujourd’hui, quelle part l’idéologie avait dans les motivations d’un Ravaillac ou du nationaliste serbe Gavrilo Princip (l’assassin de l’héritier de l’empire austro-hongrois, l’archiduc François-Ferdinand, et de sa femme le 28 juin 1914 à Sarajevo, ndlr). Et quelle était celle de la folie.

Lorsque vous écriviez ce livre, vous a-t-il été difficile de vous mettre dans la peau des différents personnages au vocabulaire choisi, aux avis tranchés et aux pensées souvent peu reluisantes. Comment ressort-on de cette écriture au jour le jour ? Aujourd’hui Bleu blanc brun existe… Un autre livre en projet ?

L’écriture est pour moi une parenthèse dans mon quotidien. Qui s’ouvre quand je suis devant mon ordinateur et qui se referme une fois que j’ai appuyé sur la touche enter pour enregistrer le document. Je n’ai donc pas été particulièrement déstabilisé par mes propres personnages. L’écrivain est un Bernard L’Hermitte. Il investit une coquille charnelle et l’habite dans tous les sens du terme. Au même titre que l’acteur d’ailleurs. On peut se glisser dans la peau de personnages sans pour autant emprunter quoi que ce soi à leur personnalité. Une fois la page écrite ou l’habit déposé au vestiaire, on se retrouve. Et heureusement sans aucune altération de la personnalité. Pour moi, l’exercice a été d’autant plus aisé ou malaisé, c’est selon, puisque j’ai écrit Bleu Blanc Brun, pendant un an, en parallèle d’un autre manuscrit. A un moment, j’ai simplement décidé de me concentrer sur le premier. J’ai donc un second roman aux deux tiers écrit. Don le sujet est tout autre d’ailleurs. Il me reste environ quatre mois de travail dessus. Sa parution prochaine dépendra bien entendu du choix de mon éditeur, Denoël.

2 commentaires:

Wictoria a dit…

merci pour cette belle initiative d'interview !

cyril bozonnet a dit…

Merci pour ce bel exercice scolaire. L'auteur a bien mérité du nouvel ordre littéraire.
Affligeant pensum, ce bouquin.